« Une élection inaugurale », par Odile Rudelle (texte extrait de la revue Espoir n° 104, novembre 1995)

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Au mois de décembre 1965, le général de Gaulle était réélu à la présidence de la République [1]. Ce n’était pas la première élection présidentielle de la Ve République. Commencé de décembre 1958, le septennat de la Constitution rénovée arrivait à son terme régulier. Ce n’était pas non plus la première élection d’un président de la République au suffrage universel puisque 117 ans auparavant, au mois de décembre 1848, Louis Napoléon Bonaparte avait été élu en créant la surprise chez les augures.

Neveu de l’Empereur, il était, selon le mot de Guizot, l’héritier « d’un nom, d’une gloire et d’un principe ». Emprisonné puis gracié par Louis-Philippe, membre de l’Assemblée nationale où sa validation avait été difficile, où son accent allemand le faisait prendre pour un benêt, il avait pulvérisé toutes les prévisions en obtenant, dès le premier tour, le chiffre immense de plus de 5 millions de voix. Le général Cavaignac, chef du gouvernement, qui était le candidat officiel, n’avait totalisé qu’un million quatre centre mille voix. Tandis que Lamartine, le poète qui avait tant de fois harangué la foule parisienne pour que la République insurrectionnelle des premiers jours se donne le temps de se transformer en République constitutionnelle, soumise au verdict des urnes, n’avait recueilli que 8 000 voix ! Doué de la belle éloquence du cœur, l’homme de lettres avait pourtant joué un rôle décisif dans le vote de l’Assemblée constituante, qui avait beaucoup hésité avant de se rallier à l’élection par le suffrage universel du « citoyen » à qui serait « délégué le pouvoir exécutif ».

La procédure inquiétait. Au point qu’Alexis de Tocqueville avait voulu rassurer ses collègues en proposant une adaptation de la procédure américaine : si la majorité absolue des suffrages n’était pas atteinte au premier tour, le second tour de l’élection se ferait à l’intérieur de l’Assemblée nationale. Le peuple du suffrage universel des campagnes en décida autrement. Et le triomphe d premier tour fut si large qu’Adolphe Thiers, grand électeur du prince-président, s’écria aussitôt : « L’Empire est fait ». Et comme on le sait, ni la Seconde république, ni les Troisième ou Quatrième République ne connaîtront plus d’élections présidentielles faites au suffrage universel.

Pendant un siècle et plus, ce passé hanta la mémoire des républicains. Agité à tout propos, le spectre du « pouvoir personnel » ou de la « dictature » suffisait à enflammer les imaginations au point de causer la chute d’hommes aussi respectables que Gambetta, Jules Ferry, Aristide Briand ou Raymond Poincaré. Cette fois, que serait l’avenir ?

Sans cesse retournée depuis 1962, la question avait plusieurs sens : tandis que les partisans du nouveau régime de la République se demandaient si ce dernier serait assez solide pour vivre e dehors de l’appui de son fondateur, l’opposition réfléchissait de son côté au type de candidat à opposer au général de Gaulle : fallait-il un candidat des partis du « cartel des non », dont le succès aurait signifié la fin de la « parenthèse » gaulliste, comme le disait Guy Mollet ; ou, au contraire, fallait-il un candidat d’un type nouveau, dont la présence signifierait que l’opposition acceptait, à son tour, de s’engager dans la voie de désignation du chef de l’Etat par le suffrage universel ? On verra que les deux solutions se succéderont.

Tel était le débat politique depuis cette révision de l’automne 1962 qui avait bouleversé la donne. La guerre d’Algérie se terminait dans le drame personnel des rapatriés, fuyant le pays de leurs ancêtres, désormais gouverné par le seul FLN. Les partis politiques et, avec eux la classe politique issue de la Quatrième République, croyaient encore qu’avec le retour des jours ordinaires reviendrait celui des mœurs d’un temps où la politique se faisait tout entière au Palais Bourbon., dans ses réunions de groupes et de commissions, sans oublier les couloirs ou la buvette dont le charme venait de ce que les journalistes y avaient accès.

Elue en octobre 1958, dans la foulée du succès du référendum constitutionnel, la législature allait vers son terme avec de plus en plus de mauvaise grâce. En avril 1962, Georges Pompidou avait succédé à Michel Debré : « l’architecte » de la Constitution de 1958 avait-il fait son temps ? Y avait-il eu un différend au sujet du sort réservé au Sahara comme il l’écrira plus tard ? Sur le moment, la presse parle plutôt d’une divergence au sujet de la dissolution. Imprégné de références anglaises, Michel Debré aurait voulu une dissolution faite dans la foulée des accords d’Evian, afin de retrouver une majorité neuve et cohérente pour « refaire la France », selon le titre d’un livre écrit par lui au temps de la Résistance.

Le Général avait une autre vue du suffrage universel, de l’usage de la dissolution et de l’équilibre des pouvoirs. Il en avait entretenu le peuple, l’année précédente, lors de la conférence de presse du 11 avril 1961, mais le propos avait été oublié : « je reconnais pour ma part qu’il y aurait dans le mode de désignation du chef de l’Etat qui viendra après moi quelque chose d’inadéquat. Pour y remédier, en renforçant si je puis m’exprimer ainsi, « l’équation personnelle » du futur président, on peut penser qu’il faudrait qu’il soit choisi par la nation au suffrage universel. Cela peut être envisagé. Si l’échéance de mon remplacement devait survenir avant qu’on ait eu le temps de résoudre ce problème, il appartiendrait à ceux qui seront là quand je n’y serais plus de prendre les initiatives voulues. Mais si j’ai moi-même le temps et les possibilités, je pourrais au moment voulu, mettre à l’ordre du jour ce point fort important pour l’avenir de la France ».

Le tintamarre de l’OAS, ses outrances et ses violences qui essaieront même de traverser la Méditerranée, avaient fait que ces paroles avaient été négligées. L’attentat du Petit-Clamart contre la personne du général de Gaulle et de sa femme en route vers Colombey « tombe à pic », selon cette expression que le Général affectionnait, puisqu’elle avait déjà accueilli René Cassin à Londres en juin 1940. Donnant toute son actualité à la question de sa « succession », cette menace sur sa vie lui avait fourni l’occasion attendue pour une extraordinaire blitzkrieg où la déroute de ses adversaires serait consommée : en moins de trois mois se succèdent l’annonce du projet, le débat à l’Assemblée nationale où la censure du gouvernement est immédiatement suivie de la dissolution, le succès au référendum et, in fine, le triomphe à des élections législatives où, pour la première fois dans l’histoire de la République, une majorité absolue de députés avait été élue sur leur seul soutien au gouvernement.

A l’automne 1962, le paysage politique est entièrement renouvelé. Désormais doivent s’écouler trois années sans élections. Trois années pour apprendre à vivre avec cet horizon, pour s’affranchir des références écrasantes de 1848 ou de 1962 et apprivoiser une procédure dont la première exigence est la découverte de candidats acceptant de relever ce défi. Il faudrait donc inventer pour mettre en place une campagne d’un genre inédit, une campagne dont les multiples conséquences humaines, politiques, juridiques et financières, n’allaient que progressivement se dévoiler. Ainsi, ce n’est qu’en 1974, que pour garantir la stature nationale des candidats, une révision constitutionnelle précisera les conditions de présentation des candidatures qui, désormais, seront accompagnées de la signature de 500 élus répartis dans un minimum de trente départements. Et ce n’est qu’après 1981 que les conditions de financement feront l’objet de codifications successives.

Du côté des pratiques, les nouveautés les plus sensationnelles sont d’une part la banalisation des sondages, dont la technique existait pourtant depuis 1938, et d’autre part l’apparition des émissions de télévision qui sont encore en concurrence avec celles de la radio, comme le montrera l’audience du « grand débat » entre Michel Debré et Pierre Mendès France, dont le succès conduira Europe n°1 à l’organisation d’une troisième émission. Le poids de ces techniques nouvelles engendre l’apparition de conseillers en « images » et autres spécialistes en « communication » qui, tour à tour, suscitent le besoin d’un contrôle politique et financier pour ces campagnes nouvelles, menées à l’échelle nationale. Du côté des candidats et des messages, les transformations souhaitées par les partisans de la modernisation de la démocratie feront finalement le chemin espéré. L’incapacité des chefs des anciens partis se soldera par l’émergence de nouveaux leaders qui, à terme, annoncent le renouvellement du personnel comme la simplification d’une vie politique destinée à devenir moins idéologique et plus pragmatique. De la même façon, l’écho national de la campagne obligera à mettre une sourdine aux préoccupations locales : tandis que la politique extérieure d’indépendance retrouve un poids non négligeable dans les explications de vote, apparaîtront d’autres messages plus « ciblés » et proférés à l’attention de groupes spécifiques – femmes, agriculteurs, catholiques…

Ce qui, in fine, permet de poser une question dont la réponse n’est possible que pour une élection nationale, à savoir qui a fait la décision ? En l’occurrence, la réponse sera dédoublée puisqu’une des surprises de l’élection présidentielle de décembre 1965 aura été la mise en ballottage du général de Gaulle. Preuve s’il était nécessaire du fait que l’élection de décembre 1965 n’avait rien à voir avec celle de décembre 1848. Le fantôme avait bien été exorcisé. Il faut d’ailleurs ajouter qu’il était beaucoup plus vivant pour la classe politique que pour l’électorat qui, d’emblée, se trouva à l’aise dans cette procédure directe à laquelle il répondra avec des taux de participation tout à fait exceptionnels.

Une élection à inventer

Dans le troisième tome de ses Mémoires de guerre, paru en 1959, le général de Gaulle avait donné à l’avance toutes les explications justifiant la réforme de 1962 : « Suivant moi il est nécessaire que l’Etat ait une tête, c’est-à-dire un chef en qui la nation puisse voir, au-dessus des fluctuations, l’homme en charge de l’essentiel et le garant de ses destinées. Il faut que l’exécutif, destiné à ne servir que la seule communauté, ne procède pas du Parlement qui réunit les délégations des intérêts particuliers. Ces conditions impliquent que le chef de l’État ne provienne pas d’un parti, qu’il soit désigné par le peuple, qu’il ait à nommer les ministres [2] ».

On le voit. L’objectif est strictement gouvernemental. La capacité d’action du pouvoir exécutif sera d’autant meilleure qu’il sera affranchi de la tutelle exclusive du Parlement. Puisqu’il ne saurait être question de toucher au pouvoir de contrôle de ce dernier, il fait agir en amont et donner au pouvoir une autre « source », comme il avait été dit dans la loi constitutionnelle du 3 juin 1958. Source qui, en démocratie, ne peut être que celle du suffrage universel. Dès lors, deux questions se posent : pourquoi avoir attendu si longtemps pour dire sa préférence ? Ensuite, comment arriver à trouver ces candidats soumis à la « désignation » du peuple, puisque le choix doit se faire autrement que par celui des partis ?

Sur la question du moment, la réponse donnée dans les Mémoires d’espoir, revoie à des considérations historiques et pédagogiques. L’histoire enseigne les « préventions passionnées que depuis Louis-Napoléon, l’idée de plébiscite suscite dans maints secteurs de l’opinion » ce qui permet d’enchaîner sur la nécessité d’attendre le moment propice : « Quand la pratique de la constitution nouvelle aurait montré que l’échelon suprême y détenait l’autorité sans qu’il y eût dictature, il serait temps de proposer au peuple la réforme définitive [3] ». L’intérêt de ces phrases est de lier l’idée du plébiscite à celle de l’élection présidentielle, sans que soit précisé si le risque se rapportait au référendum constitutionnel de 1958, à sa probable élection de décembre 1958 pour inaugurer la constitution ou à toute autre élection présidentielle.

Toujours est-il que la prudence du Général se nourrit du souvenir du Second Empire qu’il avait de bonnes raisons de connaître. Faut-il rappeler que né en 1848, son père était en 1870, le secrétaire particulier du marquis de Talhouët [4], l’un des trois ministres libéraux d cabinet Ollivier, qui avaient démissionné pour marquer leur hostilité au plébiscite ? Sa famille entretenait des liens personnels avec celle du maréchal de Mac-Mahon, dont la trace se retrouve dans les notes de lecture du jeune capitaine de 1916 qui, lisant les Souvenirs de Charles de Freycinet, écrit que, sans partager ses idées, il apprécie qu’il ménage la personne du Maréchal dont, à l’égal de Daniel Halévy, il pensait qu’elle était toute de droiture et d’honnêteté [5] ».

On comprend donc qu’il aura fallu attendre 1970, quasiment à la veille de sa mort, pour que le Général s’explique sur le poids d’une histoire qu’il connaissait de l’intérieur. Cela peut aussi aider à comprendre pourquoi le général de Gaulle, si disert pour dire la nécessité d’un tel mode d’élection pour des « successeurs » qui ne bénéficieraient pas de son « équation personnelle », soit au contraire resté si réservé sur la genèse des candidatures. Il fut discret pour annoncer sa propre candidature, qui attendra la date ultime du 4 novembre 1965. Il sera encore plus discret pendant la campagne du premier tour puisqu’il ira jusqu’à refuser d’utiliser les moments réservés à la télévision pour la campagne officielle. De façon plus général, il sera peu loquace sur les modalités d’avenir qui permettraient aux futurs candidats de se faire connaître. La seule constante est de dire que le choix devait être ouvert : à cet effet, pour la déclaration de candidature, il n’avait voulu exiger que cent signatures. Il encouragea même des hommes si divers, que le comte de Paris se laissa aller à rêver à sa propre candidature ; tandis que, de son côté, il ne cessait de dire qu’il ne fallait pas que les candidats proviennent des partis. Mais ce qui avait été vrai pour lui (encore qu’il disposât d’un parti créé tout exprès pour le soutenir) pouvait-il l’être pour les autres ? L’avenir montrerait que ce point était douteux.

Toujours est-il que l’interdit pesa et pèse encore. Aussi verra-t-on nombre de candidats faire des déclarations solitaires. Ce qui les exposait à des déconvenues douloureuses, puisqu’ils n’étaient jamais sûrs de recevoir le concours des formations politiques qui, en démocratie, sont nécessaires pour structurer une opinion qui, pour pouvoir prendre corps, a besoin de relais et de lieux intermédiaires pour mener le débat qui est la raison d’être de la liberté.

Des candidats à inventer

Le général de Gaulle détestait l’idée d’être candidat. Les exemples abondent : en novembre 1945, il est élu chef du gouvernement à l’unanimité de la nouvelle Assemblée constituante. Mais cela valait plus quitus pour le passé que confiance pour l’avenir. Aussi, dès qu’il vit qu’il ne pourrait soustraire le pouvoir exécutif au contrôle exclusif de l’Assemblée, refusa-t-il jusqu’à l’idée d’être candidat au rôle de leader d’une majorité parlementaire. Comme il refusa d’être candidat à l’Académie française. En 1947, il fonde le RPF qui teste ses jeunes forces aux élections municipales. Va-t-il être candidat ? Non, il laisse son frère Pierre en tête de liste à Paris. Même chose en 1951, où il refuse d’être candidat aux législatives qu’il attend pourtant depuis quatre ans. Et en décembre 1958, dans l’intimité il est vrai, il se montrera préoccupé des intentions de René Coty. Et s’il voulait se maintenir ? Mais, fidèle à la ligne qu’il s’est fixée depuis son élection de 1953, René Coty se retire sans une phrase. Le général de Gaulle sera donc candidat dans les meilleures conditions, sans autre concurrence que celle, bien symbolique, du doyen Châtelet.

En 1965, il laisse planer le doute aussi longtemps que possible. Les fidèles sont interrogés. Le Premier ministre se voit obligé de prendre des dispositions. Jusqu’à ce que les sondages tranchent, en rendant l’évidence claire : la candidature du général de Gaulle est le meilleur gage d’avenir pour le succès d’un régime qui a voulu organiser la « séparation des pouvoirs ». C’est dit le 4 novembre dans le style simple et dru dont il a le secret : « Aujourd’hui, je crois devoir me tenir prêt à poursuivre ma tâche… convaincu que c’est le mieux pour servir la France… Que l’adhésion franche et massive des citoyens m’engage à rester en fonctions, l’avenir de la République nouvelle sera décidément assuré. Sinon personne ne peut douter qu’elle s’écroulera aussitôt et que la France devra subir – mais cette fois sans recours possible – une confusion de l’Etat plus désastreuse encore que celle qu’elle connut autrefois ».

Il faut remarquer la formule. Désigné par l’Histoire, le général de Gaulle n’a pas à se déclarer candidat. Il n’a qu’à être « engagé » à continuer par le vote des citoyens afin que l’indépendance de l’Etat continue d’être garantie. Et il peut s’exprimer avec d’autant plus de pertinence que, mis à part ce candidat de dernière heure que sera Marcel Barbu, les concurrents sont déjà en piste : Jean-Louis Tixier-Vignancourt depuis novembre 1963, Pierre Marcilhacy depuis avril 1965, François Mitterrand depuis le 9 septembre et Jean Lecanuet depuis le 19 octobre 1965. Chacun avec son drapeau particulier : Tixier-Vignacourt au nom d’une « opposition nationale » qui est celle de la nostalgie de l’Algérie française, pour ne pas dire autre chose et Pierre Marcilhacy avec celle des républiques antérieures qui le conduira plus tard jusqu’au Conseil constitutionnel ; François Mitterrand déploie le drapeau du bonheur de la « gauche retrouvée » dont on sait l’avenir qui lui était réservé, tandis que Jean Lecanuet chante la jeunesse et l’Europe au nom desquelles il se ralliera à Giscard d’Estaing en 1974.

Avant d’aboutir à ces candidatures qui nourriraient les trente années de la vie politique ultérieure, une décantation avait été nécessaire : inventée par l’Express, Monsieur « X » avait un temps pris la figure de Gaston Defferre ; mais l’échec de la Fédération démocrate et socialiste entre la SFIO et le MRP et le silence d’une opinion dès lors mesurée par les sondages, montre que le « defferrisme » n’existait pas plus que jadis le mac-mahonnisme. Avaient alors couru des rumeurs au sujet de Maurice Faure, pour le parti radical, ou d’Antoine Pinay, si populaire auprès des élus locaux qu’en 1962, on avait écrit que c’était contre ce danger, que le Général avait voulu se prémunir en proposant la révision de 1962. Tout cela fera long feu avec la candidature de François Mitterrand qui, d’un tour à l’autre, évoluera de l’Union de la gauche à l’Union des républicains, afin de capter un maximum de voix de Tixier-Vignacourt qui, avec plus d’un million de voix, totalisera 4,4% des inscrits ce qui fait quand même 5,2% des suffrages exprimés.

Les résultats

5 décembre 1965

Inscrits : 28 233 167

Votants : 24 233 167

Abstentions : 4 231 206 (14, 98%)

Général de Gaulle : 10 386 734 (43,7% exprimés)

François Mitterrand : 7 658 792 (32,2% exprimés)

Jean Lecanuet : 3 767 404 (13,3% exprimés)

Jean-Louis Tixier-Vignacourt : 1 253 958 (5,2% exprimés)

Pierre Marcilhacy : 413 129 (1,73% exprimés)

19 décembre 1965

Votants : 23 862 653

Abstentions : 4 360 545 (15,4%)

Général de Gaulle : 12 643 527 – Elu : 54,5% (exprimés)

François Mitterrand : 10 553 985 – 45, 4% (exprimés)

La première constatation qui s’impose à la lecture des résultats c’est que, sous la Ve République, une élection présidentielle s’apparente plus, par la variété des choix proposés, à une élection législative qu’à un référendum. C’est ce que remarqua tout de suite ce spécialiste de l’analyse des résultats qu’est François Goguel, dont les avis seront lus jusqu’à Colombey, où la déception du ballottage avait un moment laisser flotter un doute sur la présence du général de Gaulle au second tour. Il n’en sera rien. Très vite, le Général comprit que le ballottage validait la procédure, exactement comme le non de 1946 avait validé la procédure du référendum constitutionnel. Au XXe siècle, le corps électoral français, enfin composé des hommes et des femmes, était un électorat adulte et réfléchi qui sait nuancer ses avis. C’était une seconde preuve de l’exorcisme réussi du bonapartisme, une deuxième fois renvoyé au musée des craintes imaginaires.

C’est évidemment la candidature de Jean Lecanuet, candidature centriste dont les électeurs se partageront au second tour entre le général de Gaulle et François Mitterrand, qui a engendré le ballottage du premier tour. Pour le comprendre, il faut rappeler deux faits circonstanciels : le premier est la longue réserve de la hiérarchie catholique, aussitôt déroutée par le patriotisme républicain d’un gaullisme qui avait commencé avec une hostilité déclarée à l’encontre du régime de Vichy ; le second est la politique dite « européenne », en particulier la politique agricole commune patiemment construite depuis 1962. Mais depuis juin 1965 et la crise de la « chaise vide », elle était en panne puisque la Commission, toujours tentée de se transformer en autorité politique supérieure aux gouvernements, avait espéré pouvoir troquer le financement de l’Europe verte contre un progrès pour ses prérogatives.

Soutenue la le Comité pour les Etats-Unis d’Europe présidé par Jean Monnet, la candidature de Jean Lecanuet, clairement supranationale, avait donc rencontré ses meilleurs succès dans les départements agricoles et catholiques, mais sans jamais atteindre le second rang. Au lendemain du ballottage, la FNSEA se vanta d’en être responsable, même si sa position officielle était toujours restée prudente. Et d’autant que la tradition du syndicalisme français est celle de l’apolitisme. Ce sera vrai également pour les syndicats ouvriers ou fonctionnaires. En tout cas, l’avertissement sera entendu. Dans le gouvernement formé en juin 1966, il reviendra à Edgar Faure d’achever le Marché commun agricole et de réconcilier les agriculteurs avec la Ve République. Ce sera chose faite en 1968.

Le corps électoral auquel le général de Gaulle devra sa réélection ressemblait non seulement à celui qui avait validé la réforme de 1962, mais aussi à celui qui avait rejeté le projet constitutionnel de mai 1946, proposé par la seule coalition des socialistes et des communistes. Il lui est proche par la géographie comme par la sociologie. Ainsi ses meilleures assises se trouvent-elles dans la France dynamique du point de vue de l’économie, celle de l’ouest, de l’est, du nord et de la région parisienne auquel s’ajoute le sud-est du Massif central ; il lui ressemble aussi par sa composition sociologique puisqu’en mai 1946 comme en décembre 1965 ce sera une majorité de femmes qui aura fait l’élection.

  Femmes Hommes

5 mai 1946

Référendum

Oui

36

Non

62

Oui

50

Non

50

19 décembre 1965

Présidentielle

Mitterrand

39

De Gaulle

61

Mitterrand

51

De Gaulle

49

Ce poids du vote féminin a généralement été interprété comme le signe du « conservatisme » de cet électorat. Comme si affermir les institutions qui donnent aux différents pouvoirs les moyens d’agir, chacun dans leur domaine, et selon les lois de la République, était un gage de conservatisme. En fait, tout cela était si neuf qu’on ne le voyait guère. Seul le regard rétrospectif qui est le nôtre aujourd’hui permet de comprendre que c’est la stabilité retrouvée du pouvoir exécutif qui a permis les développements qui sont les nôtres aujourd’hui, en termes de libération de l’information, d’indépendance de la justice ou de droits supplémentaires accordés à l’opposition parlementaire.

Tout cela commença dès le début du second septennat où se discuteront des mesures aussi variées que la modification du statut de l’ORTF, l’introduction de la contraception ou, à peine aperçue à l’époque, une décision du Conseil constitutionnel qui en annonçait beaucoup d’autres, sur le statut de magistrat des membres de la Cour des comptes.

Un moment du long établissement de la Ve République

La Ve République a quelques difficultés avec son récit des origines. Où situer ses débuts ? Le 18 juin 1940 ? Il s’agit plutôt de la naissance d’un chef de guerre que d’une aventure collective. Le 13 mai 1958 ? On sait que ses initiateurs n’ont pas été très heureux du tour pris par la fin de la guerre d’Algérie. Dans le référendum de septembre 1958 ? Mais justement, il y manque cette pièce essentielle de l’élection directe du chef de l’Etat. Dans la révision de l’automne 1962 ? Beaucoup de commentateurs le disent : on parle alors de refondation.

En fait il est vain de cherche une origine unique à la Ve République. Son succès vient justement de ce qu’elle se perd dans l’obscurité de sources complexes. Et sa souplesse s’exerce quant au passé exactement comme pour l’avenir. Elle signifie autant la faculté d’assumer l’ensemble des passés de la France, comme le montrent ses premiers articles faisant référence à 1789 comme à 1946, que la capacité de se transformer par une aptitude à la création continue où se lit le mouvement de la vie.

Sur cette voie, l’élection de décembre 1965 est un moment décisif puisqu’il a mis pour la première fois en pratique un rouage essentiel. Et un mécanisme qui a montré que, loin d’être neutre ou indifférent, il obligeait hommes et partis de tous horizons à se plier à sa règle du jeu, qui était la même pour tous. Le général de Gaulle a dû accepter le ballottage ; le parti communiste a dû admettre que, ne disposant pas de candidat de stature nationale, il fallait appeler ses électeurs à voter pour un autre ; les chefs de partis du non de 1962 ont, eux, dû reconnaître qu’ils n’étaient pas armés pour ce type de bataille au grand jour. Quant aux chantres de la nostalgie, ils ont été obligés de voir qu’il n’y avait pas de place pour eux dans la France des années soixante, qui est celle de l’expansion et du plein emploi.

Étape dans le renouvellement des responsables, des partis et des programmes, l’élection de décembre 1965 est un moment important de l’établissement d’une Ve République qui s’étalera sur plusieurs années. Car c’est en raison de sa nouveauté par rapport à ce qui s’appelait la tradition républicaine qu’elle a eu besoin de temps pour se banaliser. C’est en ce sens qu’elle est inauguration, c’est-à-dire commencement appelé à des répétitions, dont la succession est absolument nécessaire pour que la postérité puisse enfin se référer à une « fondation » d’autant plus réussie que ses origines sont, comme les sources du Nil, destinées à rester un tantinet obscures.

 

[1] Le livre de base reste : Centre d’étude de la vie politique française : L’élection présidentielle de décembre 1965. Cahiers de la Fondation nationale des Sciences politiques, n° 169, Armand Colin, 1970.

[2] Tome III, éditions Plon, p. 240

[3] Tome 2, éditions Plon, 1970, p. 19

[4] C’est à Michel Brisacier que je dois cette information.

[5] LNC, tome 1, Plon, 1980, p. 397

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