Lettre n°9 – Yousuf Karsh, photographe du général de Gaulle à Ottawa en 1944. Entretien avec l’ambassadeur François Bujon de l’Estang

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L’ambassadeur de France François Bujon de l’Estang remet à la Fondation un tirage original d’une photographie du général de Gaulle signé Yousouf Karsh

Entretien avec François Bujon de l’Estang, ambassadeur de France

Chargé de mission au Secrétariat général de la Présidence de la République auprès du général de Gaulle (1966-1969), conseiller diplomatique et de défense du Premier ministre Jacques Chirac (1986-1989), François Bujon de l’Estang a été ambassadeur de France au Canada (1989-1991) puis à Washington (1995-2002). Il est membre de la Convention de la Fondation Charles de Gaulle. Il vient de faire don à la Fondation d’un tirage original d’une photographie du général de Gaulle signé Yousouf Karsh qui est, aujourd’hui, accrochée dans le bureau du général de Gaulle. Il a accepté de répondre à quelques questions qui documentent l’histoire de cette photographie et de son auteur.

Qui est Yousouf Karsh ?

Un photographe d’exception, un portraitiste de grand talent et une gloire nationale au Canada !

Arménien, né en 1908 dans la Turquie ottomane, Yousouf Karsh fuit son pays natal à l’âge de 15 ans pour échapper au génocide arménien de 1923. Il rejoint un de ses oncles, photographe, établi au Canada et commence son apprentissage auprès de lui avant de se perfectionner à Boston avec John Garo, l’un des photographes les plus en vue de l’époque.

Revenu au Canada en 1932, il ouvre son propre studio à Ottawa et se spécialise dans l’art du portrait. Pendant la guerre, tous les grands leaders alliés en visite au Canada passent devant son objectif. C’est ainsi qu’il photographie Winston Churchill en 1941. Yousouf Karsh m’a raconté qu’il souhaitait prendre Winston Churchill sans son célèbre cigare, ce que ce dernier refusait catégoriquement. Il a profité d’un moment où Winston Churchill avait posé son cigare pour le lui confisquer et prendre immédiatement la photo, ce qui explique l’air furieux du Premier ministre britannique. Ce cliché, l’un des plus reproduits de l’histoire de la photographie, rendra son auteur célèbre dans le monde entier.

En reconnaissance de sa contribution au rayonnement de la culture canadienne, Yousouf Karsh sera l’un des premiers étrangers, en 1947, à recevoir la citoyenneté canadienne.

Comment l’avez-vous rencontré ?

J’ai rencontré Yousouf Karsh au cours d’une réception alors que j’étais ambassadeur au Canada (1989-1991). Nous avons sympathisé et nous nous sommes vus régulièrement au cours des « trois hivers » que j’ai passés à Ottawa. Lors d’une de nos rencontres, j’ai mentionné que j’avais travaillé auprès du général de Gaulle entre 1966 et 1969. Au dîner suivant, il m’a offert ce portrait en noir et blanc du général de Gaulle à Ottawa en 1944, qu’il avait personnellement tiré et signé à mon intention.

Quelle est l’histoire de cette photo ?

Il m’a raconté que contrairement à son habitude, il avait eu très peu de temps pour photographier le Général. C’était en juillet 1944, lors de sa visite à Ottawa à la Chambre des Communes. Il a avisé dans la boiserie une porte sur le linteau de laquelle se trouvait une devise en trois mots. Cela lui a immédiatement fait penser à « Liberté – Egalité – Fraternité » mais il n’a pas pris le temps de lire la devise. Il a placé le général de Gaulle devant la porte et a pris le cliché. Il n’y a eu, m’a-t-il dit, aucun temps de pose, c’est presque un instantané. En regardant l’image, on peut déchiffrer : « Integrity – Justice – Fidelity ». Cela colle assez bien avec le général de Gaulle.

Cette photo m’a suivi dans tous mes postes. Elle était sur le piano du grand salon à la résidence de l’ambassade de France à Washington, puis dans mon bureau parisien. En 2013, alors que j’étais président de la Fondation Mona Bismarck, j’y ai organisé une exposition intitulée « Yousouf Karsh : Icônes du XXe siècle » qui regroupait 70 de ses plus célèbres portraits (Einstein, Hemingway, Audrey Hepburn, Grace Kelly, Picasso, Castro, François Mauriac…) – tous en noir et blanc, son unique mode d’expression.

En déménageant récemment mon bureau, j’ai pensé que cette photo serait à sa place dans le bureau du général de Gaulle à la Fondation où j’ai moi-même fugitivement travaillé au côté de Xavier de La Chevalerie, quand il s’est agi de trier les archives du Général au lendemain du référendum de 1969.

Je suis certain que, dans sa tombe, Yousouf Karsh est très content que sa photo ait trouvé ce nouveau cadre historique, pour lequel elle semble avoir été prise. Je suis très heureux de l’y voir désormais installée.

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