Lettre n°15 – Hommage aux « Tamarii volontaires » et à Ari Wong Kim dernier survivant du Bataillon du Pacifique

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Hommage aux « Tamarii volontaires » et à Ari Wong Kim dernier survivant du Bataillon du Pacifique

par Christian Vernaudon,

Représentant de la Polynésie française au Conseil économique social et environnemental

     Emile de Curton, fut désigné par le Général de Gaulle, le 5 novembre 1940, Gouverneur des Etablissements français d’Océanie. Alors médecin militaire et administrateur des Iles-sous-le-Vent, il raconte (1) comment, à l’occasion de la cérémonie du 14 juillet 1940 à Uturoa – Raiatea, plusieurs chefs polynésiens prirent la parole pour appeler à ne pas désespérer et à poursuivre le combat pour libérer la France.

     « Un autre se leva, un juge indigène qui depuis quarante ans faisait respecter dans ces îles la loi française. Sa longue carrière n’avait été interrompue que par deux ans de combat dans les tranchées de Champagne : « La France ne peut pas être tout à fait triste. Elle ne peut pas avoir oublié ses enfants de Tahiti qui ont combattu pour elle, qui l’ont aidée à vaincre. Elle doit bien penser qu’ils sont prêts à reprendre les armes contre ses ennemis. Notre pays a beaucoup de guerriers forts et courageux. La guerre n’en a pris aucun. No reira ! par conséquent ! pourquoi dire que la France a perdu la guerre »

    « Un autre était un Orometua haapii, instituteur indigène, et il déclara avec émotion : « La France nous a donné des écoles pour instruire nos enfants, des médecins pour guérir nos malades. Aujourd’hui, la France est malade. Nous voulons la soigner. La France est notre mère à tous. Nous voulons lui montrer que nous sommes ses enfants reconnaissants. Nous voulons former un autre Bataillon du Pacifique ! ».

    Ainsi, le 3 mai 1941, il y a de cela 79 ans, à Nouméa – Nouvelle Calédonie était constitué le Bataillon du Pacifique commandé par le capitaine Félix Broche. Il comprenait 300 volontaires polynésiens, 300 volontaires calédoniens et quelques néo-hébridais. Ari Wong Kim en faisait partie et en est aujourd’hui le dernier survivant.

    Ari Wong Kimest né à Tahiti en 1924, d’un père chinois et d’une mère tahitienne. Il a grandi comme enfant « fa’amu » (adopté) chez son oncle et sa tante maternelles « Papa et Mama Ta’aroa » à Papara sur la propriété de la famille Rey. Sa langue maternelle fut le tahitien qu’il parle encore couramment aujourd’hui malgré 79 ans d’exil de sa terre natale. Son éducation religieuse fût le purera’a porotetani (le culte protestant). Il fréquenta les écoles républicaines publiques et privées (protestantes, Vienot et catholiques, école des frères de Ploermel). De père chinois né en Chine, donc lui-même « apatride » (2), il s’engagea à 16 ans, mentant pour cela sur son âge et sur son identité se faisant appeler « Teaupahere », le nom de sa grand-mère maternelle.

    Ari est l’un des tous derniers combattants français de la France Libre survivant à avoir combattu à la fois : au débarquement de Provence où il fût blessé à la Garde, le 22 août 1944 ; sur le front de la bataille d’Italie durant l’hiver 43 – 44 où il fût aussi blessé le 11 mai 1944 et où il perdit un de ses camarades décapité sous ses yeux par un obus allemand ; et aussi, dès mai – juin 1942 durant la campagne de Lybie à Bir Hakeim et El Alamein. 

     Bir Hakeim, bataille suprême où 3 700 soldats de la France libre menés par le général Koening    tinrent tête du 26 mai au 11 juin 1942 à 37 000 soldats des troupes allemandes nazies et italiennes dirigées par le général Rommel leur infligeant des pertes en hommes et en matériels dix fois supérieures à celles qu’eux-mêmes enregistraient malgré des armes beaucoup plus modestes.

     Bir Hakeim où le premier mort du Bataillon du Pacifique fût Kararo Tainui, enfant de Napuka aux Tuamotu, qui voulait, depuis son trou dans le sable, avec son seul fusil, descendre un avion allemand et qui fût tué par la mitrailleuse de ce dernier. A quelques mètres de lui se trouvait Ari, tapi dans un des trous voisins, qui vécut toute la scène et nous la raconte aujourd’hui.

    Bir Hakeim où perdit la vie, la veille de la sortie de vive force, le capitaine Félix Broche qui avait su s’imposer comme le chef charismatique de tous ces combattants français libres des colonies françaises du Pacifique, des Nouvelles-Hébrides, des Etablissements français de l’Océanie et de la Nouvelle-Calédonie, tous de sang et d’origines mêlés, mais unis par une seule foi, défendre la Patrie, La France, la France Libre (Farani vī ‘ore) et la Liberté. Le capitaine Félix Broche dont le grand chef Teriieroiterai (3) avait dit : « Je suis sûr qu’on peut lui faire confiance. On ne peut pas rester sans continuer la lutte. Il mènera le Tahitien là où il doit aller. »

     Bir Hakeim dont le général de Gaulle écrivit dans ses Mémoires, alors qu’il apprend la nouvelle de la victoire à Londres : « Je remercie le messager, le congédie, ferme la porte. Je suis seul. Oh cœur battant d’émotion, sanglots d’orgueil, larmes de joie ». Le 18 juin 1942, à Londres, le Général s’exclamât : « Quand, à Bir Hakeim, un rayon de sa gloire renaissante est venu caresser le front sanglant de ses soldats, le monde a reconnu la France… ». Le 19 juillet 1942, le Général rendit visite aux troupes du général Koening dans le désert et leur déclara : « Général Koening, sachez et dites à vos troupes que toute la France vous regarde et que vous êtes son orgueil ! Pour le monde entier, le canon de Bir Hakeim annonce le début du redressement de la Patrie ».

     Comme l’a écrit son neveu Georges Buisson, le message que souhaiterait aujourd’hui nous transmettre son oncle Ari est celui qu’en 2001, son ami John Martin, avait lui aussi transmis aux jeunes générations : « Si c’était à refaire, je le referais sans la moindre hésitation ».

      Mais comme l’avait fait John Martin, compagnon du Bataillon du Pacifique, dans une de ses dernières interviews aux Nouvelles de Tahiti le 16 août 2004, Ari transmet aussi aujourd’hui à propos de la guerre le message suivant : « la guerre, quelque chose de tout à fait idiot qu’il ne faut plus faire ».

   En ce 8 mai 2020 et afin d’honorer au-delà de Ari Wong Kim tous ses camarades disparus du Bataillon du Pacifique mais aussi les 1 000 « Tamarii Tahiti » (4) qui se portèrent volontaires pour intégrer les Forces françaises libres dont Maxime Aubry de Faaa aujourd’hui âgé de 102 ans, rappelons-nous des paroles prononcées le 13 juillet 2014 par monsieur Ronald Tumahai, maire de Punaauia, fils de Jean Tumahai dit Tutu, un des Tamari’i du Bataillon du Pacifique :  

    « Les Français du monde entier ont répondu à l’appel du général de Gaulle, ce fameux 18 juin 1940. Les Polynésiens ont été les premiers à se lever. Nos Ta’ata Tahiti n’ont pas hésité à quitter leur petite île pour aller combattre et défendre les couleurs de la France.

    C’est avec une certaine émotion que je me remémore cette époque car mon père a lui-même participé à ces combats… Cette histoire commune que nous avons avec la France, est pour moi un symbole fort. Nos metua étaient si loin de la France, de cette guerre…

    Et c’est là que je me rends compte que nos Polynésiens sont allés au combat parce qu’ils étaient français. Ils ont participé à la libération de la France parce que c’est aussi leur Pays. Et nous avons là un lien que rien ne pourra jamais défaire.

     Des Polynésiens se sont portés volontaires pour la France, des Polynésiens ont été blessés, des Polynésiens sont morts pour la France. Quelle autre preuve pouvons-nous apporter que nous sommes bel et bien français ?

     Cette part de notre histoire commune, de ce lien qui nous unit nous montre incontestablement notre double appartenance et cela sur le même pied d’égalité à notre Pays et à la Nation française ».

     (1)  « Tahiti 40, récit du ralliement à la France libre », Emile de Curton, 4ème trimestre 1972,  

            Société des océanistes

      (2) En 1940, les « chinois » de Tahiti n’avait pas la nationalité française, mais les polynésiens des Iles-sous-le-Vent et des Marquises n’étaient pas non plus citoyens français. Ils étaient des « indigènes » relevant de codes distincts et n’avaient pas de droit de vote. Ce n’est qu’en 1946, respectant l’engagement qu’il avait pris lors de son discours à Brazzaville en janvier 1944 que le général de Gaulle accorda à tous ces combattants « indigènes » des colonies françaises du Pacifique la nationalité et la citoyenneté française. Les chinois de Tahiti durent attendre le début des années 70 pour être tous « naturalisés » français.

      (3) Le grand chef tahitien Teriieroiterai, chef du district de Papenoo, fût l’un des membres fondateurs du comité « France libre » des EFO le 18 octobre 1940 tout comme Pouvanaa a Oopa, ancien combattant de 1914 – 1918. C’est lui qui avait harangué la foule en tahitien sur le parvis de la mairie de Papeete le 1er septembre 1940 en scandant : « Ia ora Farani vī ‘ore » Vive la France Libre. Il fût fait compagnon de la libération par le Général en 1946.  

      (4)   Livre « Tamari’i volontaires » par Jean-Christophe Shigetomi

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