Lettre n°14 – Les oreilles du 18 juin 20 par Eric Branca

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Les oreilles du 18 juin 20

par Eric Branca

Espoir n° 71, juin 1990

Auditeurs se souvenant de ce qu’ils n’ont pas entendu ; lecteurs oublieux d’avoir vu dans la presse l’appel du 18 juin ; ou résistants partant à Londres avant que de Gaulle n’eût parlé ; la réception chaotique des mots historiques ajoute à la magie de l’acte.

On sait depuis le magistral essai d’Anne et Pierre Rouanet (L’inquiétude outre-mort du général de Gaulle, Grasset, 1985) que, dès le 21 mai 1940, l’appel du 18 juin était écrit dans l’esprit du général de Gaulle. Un document le prouve : l’intervention radiophonique du futur chef de la France Libre, interrogé ce jour-là par un reporter des actualités françaises qui le rencontre à son PC de Savigny-sur-Ardres, après la bataille victorieuse qu’il vient de remporter à la tête de ses chars, dans la région de Montcornet.

Diffusé le 2 juin suivant dans l’indifférence hébétée de l’exode, l’interview est une répétition de l’appel historique lancé deux semaines plus tard à la BBC. « L’ennemi a remporté sur nous un avantage initial… Ses succès du début lui viennent de ses divisions blindées et de son aviation de bombardement » dit l’ « appel du 21 mai ». « Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer » répétera le général de Gaulle vingt-huit jours plus tard à la BBC.

Et encore : « Nos succès de demain et notre victoire, oui, notre victoire, nous viendront, un jour, de nos divisions blindées et de notre aviation d’attaque » (21 mai) ; « les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir la victoire » (18 juin).

Prescience du caractère bientôt universel de la guerre, et foi implicite dans la capacité de la France à retrouver son rang pourvu qu’un gouvernement tirant sa légitimité de la continuation de la lutte la représente au jour de la victoire, le texte du colonel de Gaulle est donc connu de certains Français un mois avant celui du Général !

Mieux : l’appel historique fut sans doute moins entendu que celui du 21 mai, diffusé par l’ensemble des quelque cinq millions de récepteurs radio existant en France, au contraire du texte du 18 juin, capté par les rares auditeurs de la BBC !

Mais ce que l’on sait moins, c’est qu’à côté des milliers de témoins qui prétendirent, à tort, avoir entendu le discours du 18 juin (beaucoup le confondant avec les appels à la résistance lancés les 19, 22 et 24 juin suivants par le Général à l’intention des proconsuls de l’Empire ou, plus souvent encore, se souvenant de la fameuse affiche placardée à Londres « La France a perdu une bataille, elle n’a pas perdu la guerre »), des dizaines de milliers de Français en eurent connaissances… par la presse.

Dès le 19 juin, de nombreux quotidiens régionaux paraissant en zone non occupée y font curieusement allusion. C’est le cas du Petit Provençal (115 000 exemplaires tirés ce jour-là) qui reproduit, en première page, l’appel lancé la veille par le général de Gaulle – orthographié « De Gaule » (sic). Le texte, pris vraisemblablement en sténo, est d’une fidélité presque absolue à l’original (jamais enregistré, comme on le sait).

Tout au plus, y relève-t-on un oubli qui pourrait ne pas être innocent : aux deux premières phrases de l’appel (« les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s’est mis en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat ») est substituée celle-ci, moins blessante pour le gouvernement Pétain : « Le gouvernement français a demandé à l’ennemi à quelle condition il pourrait cesser le combat ».

Même recension dans Marseille-Matin qui, en page 3, publie les extraits les plus significatifs de l’appel. Tout comme, le même jour, le Petit-Marseillais.

Le Progrès de Lyon donne, lui, cette dépêche en deuxième page : « Londres, 18 juin. Le général de Gaulle, auteur de nombreuses études sur le rôle des chars d’assaut, a prononcé ce soir, une allocution à la radio de Londres. ‘La France n’a pas peur’, a-t-il dit. ‘Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l’Empire britannique qui continue la lutte. Cette guerre n’est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale… Foudroyé aujourd’hui par la force mécanique de l’Allemagne, nous pourrons vaincre par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là…’ Il a conclu : ‘Quoiqu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas’. Demain, le général de Gaulle parlera à la radio de Londres ».

A l’inverse de ceux qui l’entendirent sans l’écouter, des hommes, plus nombreux qu’on ne croit, gagnèrent Londres avant même que de Gaulle eût pris la parole. Ce fut le cas de Christian Fouchet, élève-officier à l’Ecole d’aviation de Bordeaux-Mérignac qui, le 17 juin, prend l’air en compagnie de huit condisciples, d’un officier et d’une vingtaine de ses camarades tchèques ; du capitaine Pierre de Chevigné qui, blessé, rejoint l’Angleterre depuis Dax où il est en convalescence ; de Claude Hettier de Boislambert qui, le 17 juin également, quitte Brest en compagnie d’une trentaine d’aspirants et d’agents de liaison après avoir menacé un amiral de son arme ; de Gaston Palewski qui ne parviendra à Londres qu’au mois de juillet mais qui, dès le 16 juin, a écrit à de Gaulle : « Je dois partir avec mes avions en Afrique du Nord… mais je suis sûr que vous ferez quelque chose. Vous pourrez compter sur moi. Je vous rejoindrai dès que je le pourrai ».

Que cela ne veuille pas dire que l’appel du 18 juin soit passé totalement inaperçu à l’instant même de sa diffusion. Des personnalités de premier plan se souviennent, sans erreur possible, de l’avoir entendu : Pierre Mendès France qui se trouve alors à Bordeaux, André Philip à Cognac, Maurice Schumann à Niort, par exemple. D’autres sont touchés à l’autre bout de la terre : René Thibault à Tokyo qui capte le message transmis depuis Saïgon, le gouverneur Félix Eboué en Afrique équatoriale française, ou la garnison française d’El Kantara. Et combien d’autres encore, connus ou inconnus, tels les 133 marins de l’Île de Sein ralliés entre le 24 et le 26 juin, ou les dizaines de jeunes gens quittant clandestinement Saint-Jean-de-Luz, Brest ou Saint-Malo, sur de bateaux de pêche ou de simples barques dont beaucoup n’arriveront jamais…

Mais l’essentiel est ailleurs, qui nous fait appréhender sans doute l’essence du génie politique.

Ce qui frappe dans la réception par les Français de l’appel du 18 juin, ce n’est pas l’aspect relativement confidentiel de sa diffusion : c’est que la frange de la population essentiellement touchée n’y ait pas d’emblée prêté attention.

Diamétralement opposé à l’état d’esprit dominant d’un peuple prostré dans la défaite, l’appel prend sa valeur de mythe par son extériorité même aux déterminismes psychologiques du moment. Et par son art de deviner le monde, de Gaulle fonde sa légitimité politique par un acte de pédagogie : ce que les Français, hypnotisés par « le vide immense du renoncement général » ne veulent ou ne peuvent encore discerner (« des forces immenses dans l’univers n’ont pas encore données »), il le leur montre seul : « Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause ». Quitte à ne compter, pour s’imposer, que sur les seules clartés de l’évidence.

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