Lettre n°14 – Entretien du commandant Philippe de Gaulle avec Jacqueline Baudrier

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Entretien du commandant Philippe de Gaulle avec Jacqueline Baudrier

Extrait de l’entretien réalisé le 18 juin 1971 dans le cadre de l’émission « 24 heures sur la 2 », publié dans Espoir, n° 157, juin 2009.

 

 

Le 8 janvier 1943, le général de Gaulle inspecte les établissements et les bâtiments des Forces navales de la France Combattante à Dundee. Parmi les marins, son fils Philippe.

 Jacqueline Baudrier : Commandant Philippe de Gaulle, en cette journée du 18 juin, le souvenir du général de Gaulle est dans bien des esprits. Mais quand il s’agit de Charles de Gaulle, vous n’êtes pas tout à fait un Français comme les autres puisque vous êtes son fils, et ce que je voudrais savoir, c’est comment vous ressentez le 18 juin ?

Philippe de Gaulle : Je le ressens d’abord sur des souvenirs personnels : ce qu’ont été tous les 18 juin depuis le premier ; les 18 juin de la guerre, le 18 juin 1940, durant lequel, avec ma famille, ma mère et mes deux sœurs et une autre personne, nous avons pris un trans-Manche de Brest pour nous rendre en Grande-Bretagne, à Falmouth. C’est un trajet qui s’est fait avec une relative tranquillité matérielle, encore que nous n’avions que les vêtements que nous portions sur le dos.

Cependant, il faut voir que c’était le franchissement d’une étape très importante moralement et très difficile : il fallait tout quitter et se lancer dans un domaine et dans une période où nous ne savions pas du tout ce qui allait se produire. Cela dit, nous n’imaginions pas une seconde que l’Empire français et ce qui restait de l’armée française en Grande-Bretagne n’auraient pas continuer la lutte ; nous pensions que l’Angleterre n’était qu’une étape vers une autre, en attendant la Libération, d’autres combats.

Il y avait beaucoup de monde en Grande-Bretagne, mais peu sont restés avec nous ; aussi la plupart de ceux qui étaient avec moi que j’ai retrouvé ensuite, étaient, comme les gens de l’Île de Sein, ceux qui sont venus de l’extérieur.

J.B. : Est-ce que vous aviez eu connaissance de l’Appel ?

Ph. de G. : Nous n’avons eu aucune connaissance de l’Appel. Nous ne l’avons pas entendu. Nous avons eu connaissance de la présence de présence de mon père en Grande-Bretagne par les journaux, en arrivant le lendemain.

J.B. : Quand vous avez pris connaissance de l’Appel du général de Gaulle, quel sentiment avez-vous éprouvé ? Etait-ce de la surprise ?

Ph. de G. : Non, ça ne m’a pas du tout étonné. Comme je vous l’ai dit, on ne pensait pas une seconde que la France allait cesser le combat. Mon père était allé en Grande-Bretagne pour régler des questions relatives à des évacuations de troupes ; nous avions beaucoup de monde en Grande-Bretagne, 140 000 hommes, de la Marine et aussi du Corps expéditionnaire de Norvège. Nous pensions que le combat allait continuer, en France pour certaines évacuations puis, ensuite, à partir de nos possessions de l’Empire. Cela faisait partie de sa tâche, depuis la Grande-Bretagne, de susciter les moyens de défense qui nous restaient encore.

J.B. : Vous aviez 18 ans à l’époque. Qu’avez-vous fait en arrivant à Londres ?

Ph. de G. : Je me suis retrouvé, très peu de temps après mon arrivée, en civil, à bord d’un vieux cuirassé qui s’appelait Le Courbet, qui était à Porthmouth et qui faisait de la défense aérienne. J’étais derrière une pièce de 75 tirant sur les avions allemands dont on peut dire qu’à l’époque, ils couvraient tout l’horizon. Il y avait des centaines d’avions, à tel point que celui qui était chargé de désigner l’objectif en bafouillait, n’arrivait plus à désigner cet objectif. Le sentiment, c’était une joie féroce de pouvoir tirer sur les Allemands.

J.B. : Avez-vous rencontré souvent votre père durant cette période de la guerre ?

Ph. de G. : Non, assez peu ; une ou deux fois par an. Par exemple, je ne suis jamais allé à Alger. Je suis resté en Grande-Bretagne, dans la mer du Nord et dans l’Atlantique-Nord où nous opérions.

Je me souviens, en tout cas, d’une date particulière où nous avons dîné ensemble : c’était la veille du débarquement allié du 6 juin 1944. Nous avons dîné en tête-à-tête puis, vers onze heures-minuit, il m’a dit : « Ça y est » – « Ça y est quoi ? » – « Eh bien, les parachutistes du débarquement en France viennent de sauter et le débarquement a commencé ».

J.B. : Est-ce que vous aviez le sentiment qu’il avait toujours gardé cette confiance qui transparaissait dans l’Appel, cette espérance, ou l’avez-vous vu découragé et pessimiste ?

Ph. de G. : Je ne vous étonnerai pas en vous disant que la nature de l’homme était que l’espoir l’habitait toujours, en particulier en ce qui concernait les Français, et dans le cas précis de cette guerre de 1939-1945.

J.B. : Il a toujours exprimé cette confiance ?

Ph. de G. : Il a aussi pensé qu’il n’y avait pas d’autre solution que de mettre les Allemands hors de France par la force.

Dans le fond, il n’a jamais été découragé, bien qu’à certaines périodes, la situation était, en ce qui nous concernait, redoutable : j’évoque le cas du débarquement en Afrique du Nord d’où nous avions été écartés ; le fait qu’on ne savait pas très bien comment la Grande-Bretagne pourrait se sortir d’un combat où elle était seule ; le débarquement en France… mais dès le départ, son évaluation était que, mathématiquement, les Allemands ne pouvaient pas gagner. D’ailleurs, cette évaluation recoupait ce qu’Hitler avait dit à ses familiers et qui ressort des archives du procès de Nuremberg, que lorsque la France et la Grande-Bretagne sont entrées en guerre pour l’affaire de la Pologne, il en avait été désespéré et avait pensé que l’Allemagne n’aurait pas les forces humaines nécessaires pour résister à la coalition qui se dressait contre elle, une coalition mondiale.

J.B: Quel est pour vous et quel a été pour lui le 18 juin le plus émouvant ?

Ph. de G. : Je crois que cela a été le 18 juin 1945, celui de la Victoire. En effet, la date administrative de la fin de la guerre en Europe est le 8 mai, mais c’est une date administrative, tandis que le 18 juin, c’était celle de la Victoire. C’est ainsi que nous le voyions. C’était, toute proportion gardée, exactement ce que le 11 novembre 1918 représentait pour mon père, et pour nous aussi, qui étions ses compagnons de combat, c’est-à-dire le jour où l’on fête la Victoire et où l’on honore les morts. C’est ainsi qu’il voulait toujours considérer le 18 juin et tous les 18 juin, depuis ce magnifique défilé de la Victoire du 18 juin 1945, celle de tous les Français puisque tous avaient fini par participer à cette victoire, mais spécialement notre victoire à nous Français libres et sa victoire à lui.

J.B: On avait dit à un moment donné qu’il aimerait reposer dans la crypte du Mont Valérien ?

Ph. de G. : Il n’y a jamais pensé. Il y a effectivement dans cette crypte 16 cercueils, dont l’un, qui est vide, est réservé au dernier survivant des Compagnons de la Libération.

J.B: Je crois que pour l’Histoire, le général de Gaulle restera d’abord et avant tout l’Homme du 18 juin. Est-ce que vous pensez qu’il aurait adhéré à ce jugement ?

Ph. de G. : Je ne le pense pas. Si, comme je l’ai dit, le défilé de la Victoire a été l’aboutissement du 18 juin, ce n’est qu’une très petite partie de ces trois décennies dont il a été un des éléments essentiels, qu’il soit présent ou absent des affaires publiques. Il n’y a pas de discontinuité dans cette trame. Le 18 juin n’est qu’un début. Il a été aussi le Rénovateur de la République. La plus grande partie de son œuvre est postérieure à cette guerre.

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