Lettre n°14 – Conférence anniversaire 18 juin 1940 François Jacob

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Conférence anniversaire 18 juin 1940

François Jacob

19 juin 1990 

L’image qu’un peuple veut donner de lui-même se reflète dans les fêtes qu’il choisit pour jalonner sa mémoire. Il y a cinquante ans, en plein désastre, une voix déformée par la radio appelait les Français à croire en la France et en la liberté. Cette voix s’est tue depuis longtemps déjà. De ceux qui, alors, lui répondirent, bien peu survivent aujourd’hui et leurs souvenirs s’estompent. Pour les dizaines de millions de Français qui sont nés après 1940, cette période n’est pas souvenir mais Histoire. Une Histoire qui leur paraît souvent confuse, peut-être parce que leurs pères et leurs mères n’ont pas su, ou n’ont pas voulu, la leur apprendre.

21 juin 1940. La cohue sur le petit port de Saint-Jean-de-Luz écrasé de soleil. Toute la journée, des barques de pêcheurs ont conduit vers des navires à l’ancre dans la rade les débris des troupes polonaises qui ont combattu à nos côtés. Le soir venu, quelques Français tentent de se mêler aux Polonais, malgré un cordon de gendarmes chargés de filtrer les départs. Devant moi, un homme petit, un jockey j’apprendrai plus tard, déguisé en civil, l’œil rieur, fleurant son Parisien à cent mètres. Un gendarme lui barre le chemin : « Où vas-tu, toi ? – Svastika ! », hurle l’autre sans hésiter. Stupéfait, le gendarme le laisse passer.

Quelques heures plus tard, nous nous retrouvons, le jockey et moi, assis côte à côte sur le pont d’un navire en route pour l’Angleterre. « De Gaulle, tu connais ? » demande-t-il ; et, sans attendre la réponse, il poursuit : « C’est un général. Je l’ai entendu à la radio. Il a dit qu’il continue la guerre. Il a dit que tôt ou tard on finira par les avoir. Les autres se couchent devant Hitler. Alors les choses sont simples, non ? ».

Dans cette première nuit de l’été, les étoiles s’allument, indifférentes à l’histoire des hommes. Pas une vague sur la mer ; pas un souffle d’air. Seul le halètement des hélices nous éloigne d’une côte où progressent dans l’ombre les divisions allemandes. Et cette côte de France, maintenant invisible dans l’obscurité, le petit jockey ne la reverra plus. Il sera tué à Bir Hakeim.

Vous qui n’étiez pas nés en 1940 ; vous pour qui cette période n’est pas souvenir mais histoire, essayez d’imaginer. Essayez d’imaginer le long silence qui enveloppait l’automne et l’hiver de cette guerre pourrie. La veulerie. Les mensonges sur la faiblesse de l’Allemagne et la force de la France. L’engourdissement progressif. Et, brusquement, les événements déchaînés, la ruée des divisions blindées, le déferlement des bombardiers, notre armée disloquée, la population en fuite jusqu’aux Pyrénées. En un mois, tout ce qui semblait le plus fort et les plus stable dans le pays, tout ce qui formait l’armature même de l’Etat et de la nation gisait en miettes. Dans la douceur d’un printemps exceptionnel, c’était un monde qui coulait à pic, avec ses armées et ses lois, son parlement et ses grands hommes, ses traditions et ses industries.

Et dans la coulisse, des hommes décidés au pire, pour qui l’arrivée d’Hitler à Paris garantissait le maintien d’un certain ordre. Parmi ceux-là même qui, depuis vingt ans, étaient chargés de défendre la France, certains ne songeaient plus qu’à la soumettre à l’idéologie de l’ennemi. Un ennemi pas comme les autres assurément, celui qui inventait la Gestapo et Auschwitz, qui, dans la nuit des prisons, déshumanisait l’homme sous la torture ; qui, méthodiquement, minutieusement, s’efforçait au nom de la race, d’anéantir des cultures et des peuples entiers. Essayez d’imaginer la stupeur et l’angoisse de notre pays, écrasé sous un déluge de feu, de mensonges et d’ignominie. Essayez d’imaginer la quasi-totalité des Français prêts à accepter la défaite, l’occupation et le vieillard providentiel.

L’appel du 18 juin, c’était d’abord le non opposé par le général de Gaulle à la défaite et à la disparition de la France. Un non fondé sur la passion, sur la croyance mystique en la France et en sa grandeur, beaucoup plus que sur la raison et sur l’existence, dans le monde libre, de forces capables un jour d’écraser l’ennemi. Mais la confiance et l’espoir ne relèvent pas toujours de la raison. Et ce qui a donné sa grandeur à ce refus, ce qui a contribué à en faire un des mythes de notre histoire, c’était précisément ne pas être raisonnable. La folie alors était la seule sagesse.

L’appel du 18 juin, c’était aussi le non à la torture et au mépris de l’homme ; le non de toutes les résistances à l’oppression pour qui la vie n’a plus de sens que dans la lutte ; le non d’Antigone opposant à son roi les contraintes de la loi non écrite. L’exceptionnel dans l’appel du 18 juin, c’était d’abord la rencontre de vérités simples, parce que le droit de la France se confondait avec les droits de l’homme et le patriotisme avec la liberté. C’était aussi la rébellion, l’insubordination du soldat à des ordres jugés indignes, parce que l’obéissance du Français à l’intérêt et à l’honneur du pays l’emportait sur l’obéissance du militaire à ses chefs.

Vous qui n’étiez pas nés en 1940, essayez d’imaginer la fougue et l’espoir de ces insensés qui prétendaient emporter la patrie à la semelle de leurs souliers. Imaginez cette épopée, commencée à Londres dans une petite pièce nue où, solitaire, le général de Gaulle assumait la France, son malheur et son espérance. Imaginez cette épopée poursuivie dans les sables d’Afrique par cette poignée de déracinés qu’étaient les nomades de la France Libre.

22 mars 1943. Le sud tunisien. Au petit jour, les camions débarquent les hommes au pied d’un djebel. De là, l’ennemi domine la plaine et interdit la progression des chars néo-zélandais qui cherchent à contourner la ligne Mareth. Autour de moi, la section de tirailleurs commandée par l’aspirant Vincent Danis, un zoologiste au Museum d’Histoire naturelle à Paris. En débouchant, nous apercevons, debout sur un piton, seul avec son aide de camp, piaffant d’impatience, le général Leclerc et son képi de légende, la chéchia affublée d’une visière. Des crêtes voisines, on lui tire dessus. Il répond en épaulant sa canne comme un fusil et criant : « Pan, pan, pan ». A peine ses troupes arrivées, il les lance sur l’objectif. Quelques jours plus tard, le djebel sera enlevé. Les chars britanniques pourront passer. Mais il m’aura fallu ramasser le corps de mon ami Vincent Danis, le chercheur heureux de vivre, curieux de tout, qui, dans les nuits du désert, nous donnait des cours de zoologie et de politique.

Pour ces hommes et ces femmes qui, répondant à l’appel du général de Gaulle, avaient rejoint Londres, la Résistance ou les maquis, il y avait une part de hasard et d’aventure. En 1944, le soleil de l’été est revenu éclairer la libération comme il eût éclairé la défaite. Cependant, même si Hitler avait réussi, même si l’Allemagne nazie avait gagné la guerre, l’appel du 18 juin et les opérations menées par quelques groupes de Français libres et de Résistants seraient restés pour témoigner, comme sont restés pour témoigner ces mots gravés dans la pierre des Thermopyles : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts pour obéir à ses lois ».

Sans général de Gaulle, sans France Libre, sans Résistance, la guerre eût certes connu le même sort, un peu plus lent peut-être. La liberté, les Alliés eussent suffi à nous la rendre. Mais l’enjeu du 18 juin consistait moins à reconquérir la France qu’à en maintenir une certaine image. Une image qu’Hitler voulait à tout prix effacer. Car pour le nazisme, il ne s’agissait pas seulement d’occuper la France, de la piller, de la priver d’avenir. Il fallait aussi l’avilir, lui donner honte d’elle-même, lui jeter chaque matin sa ration de haine et de coups au visage. Mieux encore, il fallait en faire une complice. C’est pour maintenir une France vivante par-delà la patrie écrasée que sont tombés le petit jockey et le zoologiste, ceux de Bir Hakeim et ceux du Vercors. Ils sont morts pour que cette France, qui ne croyait plus en elle-même, puisse un jour retrouver sa confiance et sa dignité, pour qu’elle puisse être présente à la victoire.

Et aussi pour montrer qu’il n’y a pas de sens imposé à l’histoire humaine, pas de loi qui en détermine le déroulement. Une partie n’y est jamais perdue. Les jeux n’y sont jamais faits. L’histoire, ce n’est pas une fatalité. Ce n’est pas une série de circonstances irrévocablement fixées par le destin. Par-delà le bruit et la fureur des événements, ce qui oriente le cours des affaires des hommes, c’est la volonté des hommes, non l’action de quelque force mystérieuse. Et une volonté en apparence toute puissante aujourd’hui pourra se briser sur d’autres volontés demain. Personne ne connaît la tournure que prendra l’histoire. Rien n’est joué, jamais.

Ce monde que balaient sans fin le flux et le reflux de la vie et de mort, c’est l’homme qui lui donne son sens. Car le seul être à exiger un sens à sa vie est celui qui sait qu’il va mourir. L’homme a peu à peu transformé ses notions de temps, de matière, d’énergie, de vie même. Mais il n’a pas su encore modifier en conséquence les valeurs qui régissent les relations humaines. Il n’a pas su encore faire vraiment cohabiter justice sociale et liberté. Notre siècle va s’achever. Il aura été celui des idéologies assez sûres d’elles-mêmes, de leurs raisons, de leurs vérités pour ne voir le salut du monde que dans leur propre domination. Ce qu’ont cherché les dictateurs de notre temps, ce n’était pas à unifier en harmonisant les contraires, mais à uniformiser en écrasant les différences, ces différences qui font la variété et la richesse même de l’humanité. Dans un monde de fanatisme, il n’y a pas de place pour l’autre. Un univers de maîtres et d’esclaves nie tout ce qui donne sa valeur à l’être humain, tout ce que l’humanité a fait et qui a fait l’humanité. Il a fallu la plus terrible des guerres pour détruire le nazisme et le fascisme. Le communisme, lui, a fin par s’effondrer. Tout seul. De l’intérieur. Mais le spectre du totalitarisme conquérant reste toujours là qui guette dans l’ombre. A tout instant, les vieux démons peuvent resurgir. On les sent à nouveau prêts à s’agiter. Mais devant la menace d’asservissement, on verra toujours se dresser le petit groupe de ceux pour qui la paix ne s’achète pas à n’importe quel prix, l’éternelle poignée de ceux qui, pour témoigner, sont prêts à se faire égorger. Pour ceux-là, le 18 juin 1940 restera le symbole de l’espoir.

Espoir, n° 72, septembre 1990.

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