Lettre n°12 – Les héros oubliés de juin 40

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Les héros oubliés de juin 40

BONNES FEUILLES

présentation de l’ouvrage de Gilles Ragache par Eric Branca 

Sobrement intitulé Juin 40, le dernier ouvrage que Gilles Ragache publie cette semaine chez Perrin fera date une fois de plus. D’abord parce que, à son habitude, l’auteur revisite de fond en comble un sujet qui, à force d’être évoqué, semblait, bien à tort, ne plus recéler de mystères ; ensuite parce qu’il démontre combien la chute de la France, loin d’être « limitée au territoire malheureux de notre pays » (Charles de Gaulle) fut l’un des évènements géopolitiques majeurs du XX° siècle.

De Londres à Moscou en passant par Rome et Washington, son livre en éclaire les enjeux de manière souvent inédite, et toujours frappante. S’agissant de l’armistice elle-même, il répare aussi une injustice majeure : le peu de cas fait, trop souvent, de la combattivité de l’armée française. Si son écrasement, en moins de six semaines, fut d’abord une défaite de la pensée contre laquelle le Général  lui-même ne cessait de mettre en garde depuis le milieu des années Trente, elle prit le tour infâmant qu’on sait en raison de la décision du maréchal Pétain, non seulement de demander l’armistice au lieu d’accepter le transfert du gouvernement en Afrique du Nord, mais aussi et surtout de révéler  publiquement, le 17 juin, qu’il s’était «adressé à l’adversaire » pour  « mettre fin aux hostilités ».

En appelant, « le cœur serré » les Français à « cesser le combat », le Maréchal allait, du même coup, provoquer une catastrophe militaire et humaine aux conséquences incalculables, beaucoup d’officiers percevant son discours comme un blanc-seing pour déposer les armes ! Une erreur fatale qu’Hitler allait exploiter en profitant de l’intervalle entre la demande d’armistice du 17 juin  et sa signature, le 22, pour s’emparer, en six jours, de plus d’un million et demi de prisonniers, en sus de ceux déjà tombés entre leurs mains depuis le 10 mai, sans compter d’énormes quantités de matériel…

Qui savait cependant qu’en dépit de cela – et peut-être même, à cause de cela – des unités entières continuèrent à se battre jusqu’au 25 juin avec un héroïsme exceptionnel ? C’est tout le mérite de Gilles Ragache de rendre hommage à ces héros oubliés dans le chapitre 18 de son livre : Combattre après la signature de l’armistice  (22 – 25 juin). En voici les principaux extraits.

Eric Branca

 « Par un étrange paradoxe, au lendemain de la signature de l’armistice franco-allemand, le calvaire de l’armée française n’est pas terminé pour autant car le cessez-le-feu ne s’appliquera pas tant qu’une convention ne sera pas signée avec l’Italie. Les hostilités continuent donc pour un temps indéterminé et le doute s’installe dans les esprits en raison de l’attitude de Mussolini dont les ambitions sont difficiles à cerner. En bien des endroits, les affrontements se poursuivent avec une âpreté surprenante car la retraite a joué un rôle de filtre sélectif au sein des unités. En effet, depuis la Loire, les hommes les moins déterminés ou les plus épuisés ont eu dix fois l’occasion de se rendre et ceux qui ne l’ont pas fait ne veulent en aucun cas le faire. Cela explique la violence rageuse des derniers jours de la Campagne de France, une réalité que l’historiographie conventionnelle ignore, considérant qu’au-delà de Rethondes il n’y eut plus qu’une vaste débandade. Pourtant, si dans l’Ouest de la France tout est effectivement terminé depuis l’évacuation des grands ports, il n’en est pas de même ailleurs et les affrontements se poursuivent sur la ligne Maginot, dans les Vosges, sur le front nord des Alpes, dans la vallée du Rhône, le Centre et le Poitou. (…)

« Les Français défendent habilement chaque mètre de terrain. Ils se sont retranchés dans les rochers et ont rendu les routes impraticables aux Panzers. » (Alpes du Nord 24 juin)

Sur le front nord des Alpes, face aux Allemands qui arrivent de la région lyonnaise la situation est préoccupante pour le général Olry. Des accrochages ont lieu sur le cours supérieur du Rhône autour de Bellegarde et de Seyssel. Le 22 juin une colonne motorisée allemande[1] s’infiltre par le pont de Culoz qui n’a pas sauté puis se dirige vers le lac du Bourget et tente de contourner le lac par l’ouest. Les Allemands sont accrochés à Yenne, Lucey et au col du Chat qui leur est interdit. D’autres sont bloqués à La Chambotte, Corsuet, Grésine et Brison-Saint-Innocent. Dans la soirée du 23 juin les Allemands atteignent difficilement les abords d’Aix-les-Bains et les pentes du Mont Revard. D’autres colonnes tentent de remonter la vallée du Guiers pour atteindre Chambéry. Cependant, le colonel de Bissy a anticipé la manœuvre et disposé ses hommes le long du torrent. Le matin, vers 9 heures, quand le colonel Kleemann se présente à Pont-de-Beauvoisin, où il exige qu’on lui livre passage, le Génie fait sauter le pont et le combat s’engage jusqu’à la tombée du jour. Il s’étend à Saint-Albin et Saint-Béron tenus par le 25e RTS. Au soir, les tirailleurs se retranchent dans les montagnes environnantes ainsi qu’aux Echelles où une position de repli a été aménagée par le 215e RI.

Pendant ce temps, sur la basse Isère, tous les ponts ont été détruits et des accrochages ont lieu à Romans ou Saint-Nazaire-en-Royans. Les Allemands mettent à l’eau des bateaux aussitôt coulés ou emportés par le courant.[2] Leur avance est stoppée. Retranchés dans les contreforts du Vercors, les hommes du groupement Dumont surplombent leurs adversaires et utilisent les obstacles naturels. Face à des troupes déterminées, cette région est défavorable au déploiement de colonnes blindées. Le groupement Hoepner en a fait l’amère expérience. Les Allemands sont accrochés dans les gorges de Chaille, au pont de la Sauvagette où le lieutenant Normandin est mortellement blessé. Aux Echelles, le combat s’engage autour de barricades. Plusieurs chars allemands sont incendiés par l’artillerie française.

Cette résistance, inattendue est reconnue par le Haut commandement : « En Savoie, où des chasseurs alpins sont entrés en action, nos troupes ont réussi à ébrécher les positions ennemies défendues avec ténacité. Aix-les-Bains est occupée ».[3] Certes Aix-les-Bains est prise mais Annecy, Chambéry et Grenoble qui étaient les objectifs principaux de la journée, ne sont pas tombées. Werner Haupt, présent parmi les troupes allemandes, témoigne de l’âpreté de ces ultimes combats : « Les soldats des 3e DP, 4e DP et 13e ID motorisées se battent depuis le 21 juin dans le merveilleux paysage montagnard de l’Isère, devant de valeureux adversaires. Les Français défendent habilement chaque mètre de terrain. Ils se sont retranchés dans les rochers et ont rendu les routes impraticables aux Panzers. Fantassins, sapeurs, hommes des chars avancent très péniblement. »[4]

 

« Les soldats français ont su remarquablement utiliser le terrain et ont édifié une barricade qui interdit totalement le passage… » (La Fouillouse – 23 juin)

La situation n’est pas meilleure pour les blindés de Hoepner autour de Voreppe, bourg qui contrôle la route de Grenoble. Là, les pertes allemandes sont encore plus lourdes en raison de l’intervention de l’artillerie française. En effet, sur les hauteurs dominant la vallée tenue par les hommes du colonel Brillat-Savarin, des artilleurs du 104e RAL ont pris position. Bien camouflés dans les contreforts du Vercors, ils tirent sur leurs adversaires qui, faute de pouvoir les repérer, ne peuvent riposter. Les artilleurs disposent de pièces de 105 L et de 155 acheminées depuis Toulon sur l’ordre du général Olry. Après quelques tirs de réglage, ils mettent des dizaines de coups au but sur les convois allemands qui se pensent hors de portée et se sont déployés sur les routes sans méfiance. Mais, au matin, depuis un observatoire situé sur les hauteurs du Vercors, le capitaine de Vergeron les a repéré. Il bénéficie d’une vue panoramique sur toute la vallée et, stupéfait, découvre à la jumelle des officiers « cartes étalées en mains, discutant entre eux. Avec une extraordinaire inconscience leurs dispositions de combat s’étalaient au pied du Bec de l’Echaillon »[5]. La surprise joue à plein car les Allemands ignorent la présence des batteries d’artillerie dont l’intervention est dévastatrice. Les pièces de 155 entrent en action aux côtés des 105 L et tirent avec une grande précision : « La pluie s’arrête, les nuages s’élèvent. Deux colonnes sont arrêtées sur la RN 85 entre Moirans et Charnècles, automitrailleuses en tête, chars, camions, motos en file derrière (…) les obus éclatent au milieu de la première colonne qui s’éparpille en désordre. La route est obstruée par des véhicules en feu. »[6] De nombreux coups au but contre des véhicules, des blindés et des chargements de munitions occasionnent de lourdes pertes aux Allemands qui refluent en désordre pour se mettre hors de portée des tirs.

D’autres combats se déroulent dans la vallée du Rhône et sur les hauteurs de l’Ardèche où les troupes françaises tiennent les principaux points de passage. En Ardèche, le colonel Jouffrault et ses Spahis défendent Saint-Vallier. Des accrochages se déroulent aussi autour d’Annonay où les Allemands tentent de contrôler le Carrefour de la Croix-de-Justice.[7]

(…)

Des affrontements se poursuivent autour de Saint-Etienne, Bouthéon et La Fouillouse où le groupement Pagezy bloque une attaque de Waffen SS. A La Fouillouse « Les soldats français ont su remarquablement utiliser le terrain et ont édifié une barricade qui interdit totalement le passage et peut difficilement être contournée. Les motocyclistes du Hauptsturmführer Meyer mettent pied à terre et tiraillent contre leurs adversaires, sans parvenir à les déloger. »[8] Après quatre heures de combat, les Français lancent une contre-attaque de chars au nord du bourg. Une pièce allemande tire la première, « mais le blindé français, indemne » riposte aussitôt. « Le char poursuit sa route et tire à nouveau. La pièce de Pak est touchée.»[9] Les Waffen SS sont contraints de reculer devant les cavaliers du 45e BCC rééquipés de matériel récent car ils ont récupéré une vingtaine de chars Renault R40, abandonnés à Saint-Chamond par la 10e Brigade de Blindés Polonais. Fort de cet appoint, le groupement Pagezy réussit même à délivrer une cinquantaine de prisonniers avant de décrocher dans la nuit vers les hauteurs du Pilat.

 

« A La Guerche, les Allemands qui tentent de passer sur le tablier effondré du pont essuient des pertes… » (23 juin 1940)

Au cours de ces dernières journées de combat, le général Besson redoute un vaste encerclement du Groupe d’Armées III qui se dessine par l’ouest du Massif Central. Tandis que les Français se replient de la Brenne sur la Creuse, des éclaireurs allemands tentent de franchir la rivière dont les ponts ont été détruits. (…)

A La Roche-Posay défendue par le 4e Zouaves une colonne allemande se présente vers 18 heures mais le pont saute devant elle.[10] A La Guerche et à Lésigny, la 8e DIC fait sauter les ponts vers 7h à l’arrivée d’éclaireurs allemands qui s’en retournent sous les balles. Dans l’après-midi le contact est repris à La Guerche, où les peupliers sont garnis de tireurs d’élite français. Les Allemands qui tentent de passer sur le tablier effondré du pont essuient des pertes et doivent attendre des renforts tout en mitraillant les tireurs embusqués.[11] 

Sur le cours inférieur de la Creuse, jusqu’à son confluent avec la Vienne à Port-de-Pile, les cavaliers de la 2e DLM se sont mis en place car le général Bougrain a profité de la trêve établie le 20 juin pour se replier pendant que la délégation d’armistice remontait vers Tours.[12] La 2e DLM est même en mesure de lancer une contre-attaque vers Ligueil pour aider les Coloniaux de la 8e DIC en difficulté. Vers 9h 30 des éléments motorisés allemands qui tentent de franchir la Creuse sont détruits ou reculent et la DLM dégage la Haye-Descartes[13]. Tout l’après-midi est ponctué d’accrochages le long de la Creuse où les Dragons portés et les Coloniaux résistent autour de Buxeuil, Balesme et Lilette. Les combats sont parfois livrés au corps à corps.[14] Des artilleurs français postés sur les hauteurs de Poizay soutiennent les Dragons en prenant pour cible les véhicules allemands. Puis ils engagent l’artillerie adverse et les tirs se poursuivent jusqu’au soir près de Descartes.[15] (…)

Le 22 juin dans la soirée, les défenseurs de Dangé et Port-de-Piles reçoivent un renfort inattendu dont ils n’ont pas conscience. L’attaque se déroule au nord de la ville, à la demande du général Besson, sur la route de Sainte-Maure où trois équipages de Bréguet 693 du I/54 bombardent un convoi allemand. Décidément, le Groupe d’Armées n°3 ne cède pas facilement le terrain… »

Juin 40, par Gilles Ragache, Perrin, 2020.

Retrouvez Gilles Ragache en vous connectant sur son site : https://giragache-historien.monsite-orange.fr.

A lire, en particulier, une passionnante « actualité de l’histoire »  sur le Quinquina et la Quinine qui, bien avant d’animer les débats sur le traitement du coronavirus, furent au cœur d’enjeux médicaux majeurs pendant les combats de la Seconde guerre mondiale !  

[1]                     Il s’agit du 93e Régiment d’Infanterie (I.R.93) et d’un bataillon du 6e Régiment de Panzers.

[2]                     Le débit de l’Isère a été fortement augmenté par les défenseurs en lâchant brusquement l’eau des barrages situés en amont.

[3]                     Extrait du communiqué officiel du Haut commandement allemand (25 juin 1940) qui fait allusion autant au Dauphiné qu’à la Savoie.

[4]                     Werner Haupt, Victoires sans lauriers, France Empire 1966.

[5]                     J.C. Blanchet et G. Régnier, Juin 1940 : Voreppe rempart de Grenoble, Voreppe, 1990.

[6]                     J.C. Blanchet et G. Régnier, op. cit.

[7]                     Des véhicules allemands et un canon de 37 y sont détruits. Quatre officiers et sous-officiers allemands sont inhumés sur place.

[8]                     Jean Mabire, La Waffen SS en France, mai-juin 1940, Grancher-Fayard, 1988.

[9]                     Dans Les Panzers de la Garde noire (Presses de la Cité. 1978), Jean Mabire écrit « sur la route, autour de leur pièce de Pak, gisent, touchés à mort, trois des servants du canon de 37. Ce seront les derniers tués de la Leibstandarte pour la Campagne de France. »

[10]                   L’artillerie divisionnaire a mis en batterie des pièces de 105 et 155 entre Coussay et La Roche Posay.

[11]                   Plusieurs tireurs sont touchés mais le lendemain il sera interdit aux habitants de recueillir leurs corps.

[12]                   Le général Bougrain a utilisé la bande de 10 km neutralisée en accord avec les Allemands.

[13]                   Cinq chars français sont touchés dont celui du sous-lieutenant Mennesson tué dans l’action.

[14]                   Douze dragons tombent près de Lilette dont le sous-lieutenant Lacroix.

[15]                   Derniers combats de juin 1940 entre Vienne et Creuse. Brochure de l’ONAC de la Vienne. Poitiers 2010. Renseignements communiqués par M. Jean Lomer. Repéré par un avion allemand, le 110e RALCH subit des tirs de contre-batterie. On relève des morts dont les canonniers Eugène Albert et Clément Coutard  ainsi que des blessés.

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