« La Marseillaise entre Occupation, Résistance et Libération : 1940-1945 », par Bernard Richard

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LA MARSEILLAISE ENTRE OCCUPATION, RÉSISTANCE ET LIBÉRATION : 1940-1945

Par Bernard Richard

Bernard Richard est agrégé d’histoire, ancien enseignant dans les Universités de Rabat et de Paris-X Nanterre puis attaché culturel en Amérique latine et en Égypte.

1940, une Marseillaise et deux France

En juin-juillet 1940 la France, bientôt dite de Vichy, est vaincue et repentante, comme après sa défaite de 1871 face aux Prussiens. Selon le maréchal Pétain et son entourage, la défaite serait due à « l’Ancien Régime (républicain) ». Le 17 juin le maréchal prononce à la radio un message par lequel, en tant que président du Conseil des ministres depuis la veille, il annonce aux troupes armées qu’il faut cesser le combat. Son discours s’achève par une Marseillaise. Alors en cure à Dax et écoutant le message, Sacha Guitry raconte en témoin les réactions de ses compagnons : plusieurs se lèvent de leurs chaises, par respect, et pleurent. Mais à Chinon, selon le journaliste Alfred Fabre-Luce, une partie des assistants refusent de se lever comme de se découvrir : « Non, c’est une Marseillaise boche ! » [1]

D’origine révolutionnaire et liée à l’instauration de la République, la Marseillaise aura-t-elle encore une légitimité dans un Etat français qui impose une transformation contre-révolutionnaire du pays ?

Dans une France placée sous le contrôle de son vainqueur

Le nouveau régime, pour s’imposer, multiplie les rituels ostentatoires et remodèle les fêtes officielles. Dans Les fêtes du Maréchal, Rémi Dalisson en a dénombré jusqu’à quinze par an [2]. La mise en place de la « Révolution nationale » amène à modifier le sens des célébrations.

Par exemple le 14 Juillet se métamorphose en pieux hommage aux victimes des deux guerres, avec cérémonie au monument aux morts, minute de silence, sonnerie aux morts, drapeau en berne puis service religieux obligatoire. La fête nationale est maintenue mais toute réjouissance en est exclue. Le 11 Novembre amplifie le même registre du deuil et masque le succès de 1918 pour ne pas heurter les Allemands.

Dans la zone occupée

Les autorités militaires allemandes (le Militärbefehlshaber in Frankreich) interdisent en zone occupée, dès le 20 août 1940, d’organiser des réunions, d’arborer le tricolore et d’entonner l’hymne national ; peuvent être accordées certaines dérogations, mais pour de rares occasions ponctuelles. La Marseillaise est visée par une règlementation particulièrement sévère ; certes Rémi Dalisson indique qu’elle figura tout de même en zone occupée dans une cérémonie française sur vingt. Elle est parfois tolérée, mais pour les fêtes les moins politiques, comme celle des mères, les fêtes sportives ou dites « impériales ».

Chanter l’hymne national en zone occupée sans autorisation est en soi un défi risqué. Dans un émouvant poème intitulé « Ballade de celui qui chanta dans les supplices », Louis Aragon salue un résistant qui, plutôt que de dénoncer ses camarades, répliqua à ses bourreaux allemands en chantant la Marseillaise et mourut sous les balles. [3]

Un des premiers mouvements à entonner publiquement la Marseillaise fut, dès novembre 1940, celui de ménagères qui dénoncèrent les pénuries alimentaires. Ces manifestantes utilisent des pancartes, des drapeaux, des slogans ainsi que des chants dont la Marseillaise, air connu dont chacune sait chanter au moins le premier couplet et le refrain sans avoir besoin de répétition préalable : un des avantages de tout hymne national connu par la population.

Dans la France occupée, la Marseillaise est souvent chantée par ceux qui n’ont plus rien à perdre si ce n’est la vie. On la chante par exemple après l’annonce d’une condamnation à mort ou face aux exécutions elles-mêmes.

Le 25 mai 1941, dans la prison du Cherche-Midi, apprenant la condamnation à mort du commandant Honoré d’Etienne d’Orves, ses codétenus entonnent une Marseillaise.  Le 22 octobre 1941, au camp de Choisel près de Châteaubriant, les vingt-sept otages choisis par les Allemands sont embarqués en camion pour être fusillés en réponse à l’exécution du commandant allemand de la place de Nantes par des résistants. Ces otages chantent la Marseillaise, reprise aussitôt par tous les prisonniers. Jusqu’au lieu d’exécution, « ils n’ont cessé de chanter l’Internationale, le Chant du Départ et encore la Marseillaise. » Le sous-préfet de Châteaubriant en fera plus tard le récit, au son dramatique de la Marseillaise [4]. Chez Jean Guéhenno, dans son Journal des années noires, cela se déroule à la prison de Fresnes : « C’est chaque matin la même scène admirable. Le mot d’ordre passe de cellule en cellule, par les gouttières, les tuyaux des cabinets, les conduites d’eau […] A l’heure dite, toute la prison se met à chanter La Marseillaise ou Le Chant du départ. Les Allemands ont interdit de chanter, ils vont torturer ou fusiller. Inutilement. La prison continue de chanter. » [5] Et encore on rapporte que des déportées françaises à leur arrivée à Auschwitz en janvier 1944 chantaient l’hymne à l’unisson. Dans d’autres récits à Buchenwald, Dachau, Auschwitz-Birkenau, c’est à la libération du camp que l’hymne français est entonné, et souvent avec des déportés d’autres pays et dans plusieurs langues. [6]

Guy Scarpetta, fils d’un déporté, décrit un convoi de sept cents prisonniers de nationalités variées qui, en juillet-août 1944, traverse un bourg en chantant la Marseillaise pour se faire connaître et il ajoute ce que des rescapés lui ont raconté plus tard : « Pour les uns, c’était avant tout un chant national ; pour d’autres un chant républicain ; pour d’autres encore un chant révolutionnaire. Et pour beaucoup, les trois à la fois. » [7] Ainsi la Marseillaise relève-t-elle de trois identités possibles, quatre même puisqu’elle est aussi l’hymne officiel de Vichy.

Quand fin avril 1944 le maréchal est enfin autorisé à venir à Paris, pour la première fois depuis l’armistice, afin d’y dénoncer publiquement les nombreux décès dus aux « lâches bombardements anglo-saxons », il est accueilli par une foule dense. Celle-ci en fait, dans un élan de patriotisme, applaudit non pas le maréchal mais le fait de voir enfin un képi étoilé au lieu de casquettes allemandes, de brandir des drapeaux tricolores, d’entendre et surtout d’entonner la Marseillaise, interdite ici depuis août 1940.

En zone libre dite « nono » pour non occupée

Les 14 Juillet et 11 Novembre étant célébrés sans Marseillaise, nous retrouvons ce chant surtout dans les fêtes sportives ou encore en mai, dans celles du « mois du Maréchal ».

En mai, la fête de Jeanne d’Arc, souvent organisée avec l’Église catholique, laisse peu de place à la Marseillaise, remplacée par des cantiques ou la Marche lorraine. En revanche la fête des mères est accompagnée par l’hymne dans un tiers des cas, surtout quand y participe la Légion française des combattants, formée d’anciens combattants vénérant le « vainqueur de Verdun ». Les fêtes sportives, très liées en fait au régime de Vichy, sont pourtant présentées comme apolitiques ; aussi la Marseillaise y figure-t-elle toujours, en zone libre. Elle accompagne aussi les voyages du maréchal, à côté du Maréchal, nous voilà ! L’hymne concerne encore la « Fête du Travail et de la Concorde sociale » instituée par la loi du 12 avril 1941 : dans les ateliers et bureaux, le personnel doit écouter le discours radiodiffusé du maréchal, puis la Marseillaise [8].

Le Maréchal, nous voilà ! ne fut utilisé, à partir de juin 1941, que comme chant devant honorer la personne du chef de l’État [9]. Ses paroles sont puériles (« Nous jurons, nous tes gars / De servir et de suivre tes pas ») et axées sur l’union de la patrie et de son sauveur. Ce qui empêcha cet hymne au maréchal de réussir, c’est – outre le fort ancrage ancien de la Marseillaise, depuis des décennies – l’évolution négative de l’opinion qui se détourne bientôt d’un vieux soldat de plus en plus docile, asservi.

Certes le Maréchal, nous voilà ! accompagne une partie des fêtes officielles mais il est loin de supplanter la Marseillaise qui figure sept fois plus que lui dans ces cérémonies en zone « nono ».

Et on retrouve la Marseillaise chantée systématiquement dans les meetings de Philippe Henriot, important militant catholique puis député (1932) très marqué à droite qui devint le principal propagandiste du maréchal [10]. Elle est encore jouée par les orgues de Notre-Dame pour l’entrée de son cercueil le 5 juillet 1944, devant Pierre Laval, ses ministres, diverses autorités françaises et allemandes, à l’occasion des funérailles nationales qui sont célébrées pour lui après son exécution par la Résistance le 28 juin 1944.

La Marseillaise est bien conservée comme hymne national par Vichy, cependant un tri fut effectué parmi ses couplets pour tenter d’aseptiser cet hymne né sous la Révolution. Le refrain, passage obligé, est maintenu mais c’est le sixième couplet qui prime ; il est vite appelé « le couplet du Maréchal » ou encore « Amour sacré de la patrie » et est alors entonné, de préférence aux autres et surtout au premier, connu de tous mais jugé trop belliqueux.

Dans la mémoire des Français qui avaient dû l’apprendre et le chanter sur les bancs de l’école, le Maréchal, nous voilà ! reste souvent considéré, à tort, comme ayant été l’hymne national du moment : différence entre mémoire des témoins et apports de l’historien.

Il reste que l’usage intensif de la Marseillaise, du pavoisement ou des parades de l’armée d’armistice détourna pour des années les Français de ce type de rituels trop liés aux mauvais souvenirs laissés par l’occupation allemande et le régime de Vichy. On constate des réactions identiques dans d’autres pays à régime militaire autoritaire.

Chez les résistants

Bien qu’officielle pour Vichy, la Marseillaise est vénérée et chantée par les résistants et la France Libre.

Ainsi, en février 1941, une Marseillaise fut entonnée seule, sans le Maréchal nous voilà ! qui aurait dû suivre compte tenu du public scolaire visé formé d’élèves de l’école d’un village proche de Lons-le-Saunier [11]. Plus tard, pour le 14 juillet 1942, c’est dans cette cité natale de Rouget de Lisle que, répondant à l’appel d’un tract clandestin, une foule nombreuse se réunit devant le monument aux morts où deux résistants téméraires s’avancent, entonnent une Marseillaise reprise par la foule puis s’éclipsent avant l’arrivée des gendarmes.

A Montpellier la documentation établie par les autorités sur le 14 juillet 1942 est très révélatrice des conduites [12]. Là, des femmes et des enfants arborant des insignes tricolores circulaient lentement rue de la République par petits groupes ; l’un de ceux-ci entonna la Marseillaise puis, sur intervention de la force publique, se dispersa en silence. Rue Foch, le nombre de personnes fut évalué à 500 […] Des groupes qui avaient été refoulés dans les rues adjacentes entonnèrent la Marseillaise. Parmi les 42 personnes arrêtées, figurait Albert Soboul, futur historien de la Révolution française. Le rapport de police dit : « Arrêté au cours de la manifestation gaulliste du 14 Juillet 1942. Se trouvait parmi les manifestants qui chantaient la Marseillaise et refusaient de circuler ». Ainsi était-il interdit et passible de sanctions de la chanter un 14 Juillet hors des heures et lieux choisis par les autorités.

Ces manifestions subversives furent suscitées par la Résistance et la France Libre après une première action presque spontanée des étudiants le 11 novembre 1940 à Paris. Elle amena le général de Gaulle à appeler à manifester chaque année, le 14 juillet et le 1er mai par exemple, avec couleurs nationales et Marseillaise, ceci hors des lieux et horaires fixés par Vichy.

C’est encore au son de la Marseillaise que le territoire français retrouve peu à peu sa liberté à partir de juin 1944. Elle s’affirme comme l’hymne de guerre et de liberté porté par la Résistance, rôle déjà joué sous la Révolution française et pendant la Grande Guerre.

Au soir du 6 juin 1944, comme le rappelle dans son journal le chroniqueur Alfred Fabre-Luce, une Marseillaise précède sur chaque radio le message respectivement   formulé par le maréchal Pétain, Pierre Laval, le général de Gaulle et même Georges VI, roi d’Angleterre, à l’attention de la population française [13].

Lors de la libération de Paris, l’hymne national est accompagné par les sonneries des cloches de toutes les églises. « Entonnée, elle marque l’appartenance de ceux qui la chantent à la communauté nationale, et donc l’exclusion des autres. » [14] On chante aussi le Chant des Partisans, « petit frère » de la Marseillaise, Ceux du Maquis, Marianne… mets ta robe aux trois couleurs et bien d’autres ritournelles patriotiques enfin librement entonnées.

***

Le président Nixon imagine un rôle étonnant pour la Marseillaise lors des obsèques du général de Gaulle célébrées dans la cathédrale Notre-Dame en novembre 1970 : « Un de mes souvenirs les plus frappants de De Gaulle et de son temps se situe à la fin de la messe solennelle célébrée à sa mémoire […] Les dignitaires du monde entier commençaient à se diriger vers la sortie. J’ai souvent pensé que rien n’aurait été plus apte à saisir l’esprit de Charles de Gaulle que de voir toute cette assemblée d’hommes d’État venus des quatre coins du monde se tourner ensemble vers l’autel et, tandis que les orgues jouaient la Marseillaise, remplir de leurs voix la haute nef gothique, chantant à l’unisson l’hymne national de la France. » Et effectivement l’organiste, certes seul, improvisait alors une Marseillaise en final [15].

[1] Sacha Guitry, Quatre ans d’occupations, Editions L’Elan, 1947 ; Alfred Fabre-Luce, Vingt-cinq années de liberté, II, L’Épreuve (1939-1946), Editions Julliard, 1963.

[2] Rémi Dalisson, Les fêtes du Maréchal, Editions Tallandier, 2007, et CNRS Editions, collection Biblis, 2015.

[3] Louis Aragon, La Diane française, Editions Pierre Seghers, collection Poésie 45, 1945, p.

[4] Bernard Lecornu, Un préfet sous l’occupation allemande, Editions France-Empire, 1984.

[5] Jean Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944), Editions Gallimard, 1947.

[6] Marie-José Chombart de Lauwe, « Les Française à Ravensbrück », dans Mechtild Gilzmer, Christine Levisse-Touzé et Stefan Martens, Les Femmes dans la Résistance en France, Editions Tallandier, 2003.

[7] Guy Scarpetta, « A la recherche du train fantôme », dans Le Monde, hors-série intitulé 1945, un monde éclaté sort de la guerre.

[8] Rémi Dalisson, Les fêtes du Maréchal, op. cit., chapitres IV, VI et VII.

[9] Nathalie Dompnier, « Entre Marseillaise et Maréchal, nous voilà ! Quel hymne pour Vichy ? », dans Myriam Chimenes (direction), La Vie musicale sous Vichy, Editions Complexe, 2001.

[10] Christian Delporte, Philippe Henriot. La résistible ascension d’un provocateur, Editions Flammarion, collection Grandes Biographies, 2018.

[11] Henri Frenay, Mémoires.

[12] Jean-Claude Richard, Les Etudes Héraultaises n° 42, de 2012.

[13] Alfred Fabre-Luce, op.cit.

[14] Fabrice Virgili, La France virile : des femmes tondues à la libération, Edition Payot et Rivages, 2000.

[15] Simonne Servais, Regards sur de Gaulle, Editions Plon, 1990, citant Richard Nixon, Leaders. Ceux qui ont changé le monde, Editions Plon, 1980 pour la traduction française.

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