ENA : «Une vision du service public où l’Etat ne trouve pas son compte» M-F Bechtel dans Libération

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Ex-directrice de l’ENA, Marie-Françoise Bechtel plaide pour une diversification des élèves et pour une plus grande ouverture de l’école, mais aussi de Sciences-Po, à des enseignements plus variés.

C’est le moins attendu, et peut-être le plus spectaculaire des projets présidentiels consécutifs au grand débat national. Jugeant trop imparfaite la formation et la diversité de la haute fonction publique, Emmanuel Macron envisagerait de supprimer l’Ecole nationale d’administration (ENA), selon le texte de l’allocution qu’il devait prononcer lundi soir mais que l’incendie de Notre-Dame l’a contraint de reporter. «Nous avons besoin d’une élite, de décideurs. Simplement, cette élite doit être à l’image de la société et être sélectionnée sur des bases exclusivement méritocratiques», devait déclarer le chef de l’Etat, prenant acte de la défiance croissante des Français envers leurs gouvernants. Haute fonctionnaire, députée de l’Aisne (apparentée socialiste) de 2012 à 2017, Marie-Françoise Bechtel, proche de Jean-Pierre Chevènement, a aussi été la directrice de l’ENA entre 2000 et 2002.

Emmanuel Macron a-t-il raison de remettre en cause l’existence de l’ENA, qu’il juge trop peu à l’image de la société et non-méritocratique ?
Le Président évoque deux problèmes majeurs et distincts : la diversité du recrutement de l’ENA et la formation qu’y reçoivent les élèves. Le recrutement a été affecté par un mouvement lent, que je constatais déjà quand je dirigeais l’école : l’entrée d’un nombre anormal d’enfants des professions libérales, d’ailleurs plutôt de médecins que d’avocats. Et bien sûr d’un nombre très bas d’enfants d’ouvriers et d’agriculteurs.

Contrairement à une idée reçue, le nombre d’enfants d’énarques n’était, lui non plus, pas si élevé.

Les promotions de l’ENA ne sont donc pas représentatives de la société, alors qu’à l’origine l’école avait tenté de répondre à cette diversité sociale avec le concours interne à la fonction publique. A une époque, ce dernier représentait la moitié du recrutement, même si tous ses bénéficiaires n’étaient pas d’origine modeste.

Que faut-il reprocher à la formation des élèves ?
Elle a subi le grand vent de la mondialisation, au moins depuis une bonne quinzaine d’années. La véritable «reproduction» à l’œuvre à l’ENA, c’est la pensée trop uniforme que l’on y inculque. L’origine de ce problème ne se trouve pas, selon moi, à l’ENA, mais à Sciences-Po, dont elle est une école d’application. C’est dans les années 2000, avec son directeur Richard Descoings, que Sciences-Po a pris ce tournant et est devenue «l’école du marché». Les jurys de l’ENA se plaignent depuis des années du biais des étudiants en ce sens. Mais les enseignants sont également formatés par cette pensée unique.

Quelles en sont les conséquences ?
Une vision du service public où l’Etat ne trouve pas son compte. La libéralisation de l’économie a pénétré le système. Quand vous apprenez aux élèves que la seule chose qui vaille, c’est le respect des équilibres budgétaires, vous prêchez une religion de l’impuissance de l’Etat. J’ai appartenu à la promotion Voltaire [1978-1980, ndlr], c’était déjà le barrisme qui dominait, et l’idée que toutes les politiques sociales et éducatives devaient être passées à ce crible. Cela resserre et assèche l’imagination des élèves. Lorsque je dirigeais l’ENA, j’avais essayé de mettre en place une scolarité entièrement composée de stages dans les administrations les plus diverses, et même hors administration. L’école elle-même devait devenir un lieu de rencontres et de conférences, autour d’intervenants de haute qualité. Cette voie n’a pas été poursuivie par la suite.

Favoriser le recrutement d’élèves issus des ZEP, comme l’a fait Sciences-Po, n’était-il pas une réponse à ce problème ?
Je siégeais à l’époque au conseil d’administration de Sciences-Po et j’avais fait connaître mes doutes : cette mesure est l’arbre qui cache la forêt, ce n’est pas assez. C’est la France entière, pas seulement les ZEP [aujourd’hui REP], qu’il faut intégrer au cursus. Y compris les classes moyennes. Faire monter à l’assaut quelques élèves des classes défavorisées n’est pas suffisant, surtout quand le système est détourné par des enfants des classes supérieures inscrits en ZEP pour intégrer plus facilement Sciences-Po. Si l’on veut vraiment diversifier le recrutement, on pourrait s’inspirer de la réforme menée par la gauche en 1983, qui ouvrait un recrutement sans concours sur la base de l’engagement associatif, y compris syndical. Cette nouveauté avait ensuite été censurée par le Conseil constitutionnel.

Le classement de sortie de l’ENA est régulièrement remis en cause. A raison ?
C’est un objet récurrent de mécontentement pour les élèves, et on les comprend… Ils ont du mal à admettre qu’à cause de ce classement, toute leur carrière sera inférieure à celle de leurs camarades mieux placés. Même si le système est relativement objectif, car la notation est entièrement anonyme sauf pour le stage. Cela fait trente ans que le cinéma dure : les élèves sortent très contents de leurs stages, puis quinze jours avant le classement, le psychodrame commence, avec des articles dans la presse, des pétitions… Le système a déjà été modifié pour permettre aux employeurs de donner davantage leur sentiment sur l’élève qu’ils allaient recevoir – puisque, avec le classement, c’est l’élève qui choisit son employeur. Mais attention, si l’on donne trop de latitude à ce dernier, on risque de remettre en selle une forme de népotisme.

Ressentez-vous de l’hostilité entre les Français et la haute fonction publique, comme la crise des gilets jaunes semble l’avoir manifesté ?
On dit toujours que les Français détestent l’ENA, je ne suis pas sûre que ce soit vrai. Il est vrai qu’il y a beaucoup de défiance envers les élites et les hauts fonctionnaires. Ce qui est curieux, c’est que les Français admettent que des banquiers et des industriels profitent du système et touchent des sommes considérables, mais sont extrêmement sévères envers le personnel administratif et politique, certes bien payé, mais sans commune mesure avec les grands acteurs du privé… Il me semble que l’ENA ne mérite ni excès d’honneur ni excès d’indignité.

Mais faut-il aller aussi loin qu’une disparition de l’ENA ?
Ne sachant pas exactement ce que le Président a en tête, je réagirais avec prudence. Il y a presque une dimension sacrificielle dans son propos, chez lui qui est énarque : je suis un produit de ce système, mais je vais le supprimer pour montrer à quel point je vous comprends. Et pourquoi pas. La localisation à Strasbourg, notamment, pose problème. La ville est merveilleuse, mais il est discutable de former l’administration d’Etat dans une ville lointaine et enclavée, où il est difficile et cher de faire venir de partout les fonctionnaires qui y interviennent. Cette décision de la Première ministre Edith Cresson [1991-1992] était démagogique, Edouard Balladur [Premier ministre de 1993 à 1995] y était opposé mais n’a pas osé revenir dessus.

Peut-on imaginer une école commune de tous les fonctionnaires ?
On peut sans doute imaginer un tronc commun pendant un certain temps de la formation, augmenter les passerelles entre les écoles de la fonction publique hospitalière, de la police, de la magistrature… Mais former par exemple les juges en même temps que les hauts fonctionnaires, cela n’arrivera pas pour des raisons évidentes : la justice ne l’accepterait jamais… et elle aurait raison.

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