« De Gaulle face aux tragédies collectives – Résistance, redressement, reconstruction » par Arnaud Teyssier

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DE GAULLE FACE AUX TRAGÉDIES COLLECTIVES
RÉSISTANCE, REDRESSEMENT, RECONSTRUCTION

par Arnaud Teyssier,
Président du Conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle

« L’incertitude marque notre époque. Tant de démentis aux conventions,
doctrines, tant d’épreuves, de pertes, de déceptions, tant d’éclats aussi,
de chocs, de surprises ont ébranlé l’ordre établi. »
Charles de Gaulle, Le Fil de l’épée (1932)

Pour de Gaulle, la crise, de quelque nature qu’elle soit, comporte toujours trois temps : la résistance, réaction qui est le refus du renoncement ; la faculté de redressement, de rebond, qui est la manière de surmonter le choc ; enfin la reconstruction – mais la reconstruction dans la durée, qui est, pour cette raison même, le vrai moment important, celui de l’effort suprême puisqu’il vient à contretemps et doit être fourni alors même que la crise s’éloigne et que tous aspirent, déjà, au simple retour à la vie normale.

Car pour lui, la crise n’est pas un simple accident. C’est une menace constante qui pèse sur les démocraties, parce qu’il est dans leur nature d’être fragiles, d’être perpétuellement exposées, de par la nature même de leurs institutions délibératives et du cycle électoral qui rythme leur existence – ce qui les rend à l’évidence moins réactives que les dictatures. Pour lui, l’extraordinaire est une donnée constante sur la durée, et l’ordinaire n’est jamais qu’une atténuation de l’extraordinaire. C’est pour cette raison que dans les périodes de prospérité, il faut toujours garder à l’esprit la permanence du risque, du danger, de la menace, qui peuvent provenir de l’extérieur (guerre, terrorisme importé), mais aussi de l’intérieur (terrorisme de source interne, éléments de désordre grave ou de guerre civile) et plus encore de la nature elle-même (catastrophes naturelles et… pandémies).

C’est pour cette raison encore que les démocraties doivent être armées d’institutions puissantes qui compensent l’inévitable faiblesse des individus et des sociétés sans transiger sur les principes et les valeurs qui les fondent : des pouvoirs constitutionnels disposant de tous les outils nécessaires pour agir – ces leviers bien connus dont la Vème République a été dotée par la constitution (exécutif fort, dispositifs d’urgence allant jusqu’à l’article 16, qui établit une dictature de salut public lorsque le fonctionnement régulier des pouvoirs publics est interrompu) – et une administration forte et compétente, capable d’agir, là encore, dans la durée, tout en étant à même d’agir dans l’urgence lorsque c’est nécessaire. Les outils ne garantissent jamais l’existence du « chef » idéal tel qu’il est décrit en 1932 dans Le fil de l’épée, mais s’ils existent, ils peuvent être utilisés comme tels par des hommes plus ordinaires ou moins extraordinaires, dès lors qu’ils sont animés par l’esprit de décision et par une farouche volonté de servir.

Cette vision du monde, qui est tragique, est aussi chargée d’optimisme. Pour de Gaulle, dont le maître mot est « espoir », la volonté humaine peut toujours infléchir l’événement si l’on sait lire le réel dans sa profondeur et si l’on sait user des « contingences ». Chez lui, cette vision s’est formée par de grandes et puissantes lectures, puis à partir des expériences qu’il a effectivement vécues. Il est saisissant de voir à quel point elle est aujourd’hui en phase avec le choc du réel que vivent nos sociétés.

Les grands écrits de De Gaulle témoignent de ces lignes de force.

1924 : La discorde chez l’ennemi, ou l’éminente fragilité des choses

Dans le premier texte qu’il publie – il a alors 33 ans -, le capitaine de Gaulle fait montre d’une admiration réelle pour les chefs militaires allemands de la Première Guerre mondiale, pour leur audace, leur vigueur, leur « esprit d’entreprise ». Mais leurs défauts, causes de leur échec, en forment le pendant : esprit de démesure et de conquête, mépris des limites posées par « l’expérience humaine, le bon sens et la loi. » Ce qui, dans la défaite allemande, impressionne le plus le jeune auteur, c’est la rapidité avec laquelle un système qui paraissait d’une solidité à toute épreuve s’est effondré. Avant la guerre, beaucoup d’auteurs, très critiques à l’égard du régime de la IIIème République, citaient l’Allemagne wilhelmienne en exemple, évoquaient sa capacité à voir loin et à décider juste grâce à la force de ses institutions et à la solidité de sa société. Or il a suffi d’une prise de conscience soudaine – lorsque la contre-offensive alliée de juillet 1918 révéla la possibilité d’une défaite militaire jusque-là masquée par les mensonges et dissimulations du GQG, qui lui-même s’empressa d’en reporter la charge sur  le pouvoir politique – pour produire « le brusque et complet effondrement moral d’un peuple vaillant, décadence d’autant plus grandiose que ce peuple avait, jusque-là, su déployer une volonté collective de vaincre, une obstination d’endurance, une capacité de souffrir qui méritaient, depuis le premier jour de la guerre, l’étonnement et l’admiration des ennemis et obtiendront assurément l’hommage de l’Histoire. »

On comprend d’autant mieux l’interprétation très audacieuse que devait faire de Gaulle des événements de mai-juin 1940 : il assistait à quelque chose de comparable, à la reprise d’une pièce déjà vécue. D’où l’idée, qu’il conçut très tôt, qu’une défaite militaire ne devait pas signifier nécessairement une défaite totale ni l’effondrement définitif du pays. Comme pour une victoire, l’essentiel de l’effort devait porter sur l’après. Les dernières lignes de La discorde sont à la fois révélatrices et annonciatrices. C’est le bref récit d’un témoin, assistant aux réactions du gouvernement Ebert lorsqu’on lui apporta les conditions d’armistice : « Nous nous regardions atterrés : « Comme c’est dur ! » dit quelqu’un. Et Ebert : « Oui c’est dur ! » dit quelqu’un. Et Ebert : « Oui c’est dur ! – Mais y-a-t-il ici quelqu’un qui soit d’avis de refuser ? » Il y eut un long, un terrible silence. Toute ma vie, je me rappellerai ce silence… »

C’est ce silence qui, pour de Gaulle, relèvera toujours de l’insupportable.

Du Fil de l’épée (1932) à La France et son armée (1938) : une pensée se forge

Dès le début des années trente, de Gaulle entreprend de publier des œuvres maîtresses qui précisent sa pensée et forgent sa conviction. Comme l’écrira plus tard Lucien Nachin dans sa préface à Trois études (1945), reprise de quelques textes épars et précurseurs, de Gaulle a une vision « stéréoscopique », qui lui permet de discerner, à travers la complexité des choses, la ligne directrice devant guider la défense des intérêts du pays. Le fil de l’épée est le premier, mais aussi celui qui deviendra par la suite le plus célèbre, des essais qu’il publie au début des années trente. Un texte qu’il conçoit « pour servir », car il sait que des temps difficiles s’annoncent. A partir de l’action de guerre, il définit une vision plus vaste, plus générale de l’action tout court, qui tire les leçons des conflits passés. Dès les premières lignes de la préface, tout est dit : « L’incertitude marque notre époque. Tant de démentis aux conventions, doctrines, tant d’épreuves, de pertes, de déceptions, tant d’éclats aussi, de chocs, de surprises ont ébranlé l’ordre établi. » Le livre est un essai sur le commandement et l’autorité, sur la nécessaire combinaison de l’intuition et du caractère avec l’intelligence, mais aussi sur la nécessité d’associer dans un esprit commun les élites de la nation : ici, le politique et le soldat, qui doivent aller « deux par deux », mais la réflexion s’étend aussi – déjà – à l’administration d’Etat qui deviendra, à partir de 1944-1945, le fer de lance de l’action publique pour de Gaulle.

L’essentiel, pour lui, est de ne jamais se comporter « comme un peuple né d’hier », anticipant ainsi sur le propos magnifique qui sera celui de Marc Bloch dans L’étrange défaite (écrit en 1940). L’un des chapitres-clefs, « Du caractère », s’ouvre par deux citations paradoxales. L’une est de l’écrivain Georges Duhamel : « L’odeur du monde a changé ». L’autre est tirée de Hamlet : « Le jour n’est pas si jeune ! » Agir, c’est donc prendre appui sur l’Histoire tout en sachant comprendre ce qui change.

Cette réflexion se poursuit dans Vers l’armée de métier (1934), selon le même principe : d’un sujet au départ militaire de Gaulle tire une réflexion politique de grande ampleur. La patrie ne doit jamais être « un corps sans armure ». Toute démocratie doit vivre en préparant sans cesse les outils qui la protégeront face à l’inéluctable crise. Ce n’est pas chose facile, notamment pour les hommes d’exception – comme si de Gaulle prophétisait son propre destin : « Faits pour imprimer leur marque, plutôt que d’en subir une, ils bâtissent dans le secret de la vie intérieure l’édifice de leurs sentiments, de leurs concepts, de leur volonté. C’est pourquoi, dans les heures tragiques où la rafale balaie les conventions et habitudes, ils se trouvent seuls debout et, par là, nécessaires. Rien n’importe plus à l’État que de ménager dans les cadres ces personnages d’exception qui seront son suprême recours. Mais la tension de l’être, qu’implique une pareille préparation, comporte dans les temps ordinaires peu de profits et beaucoup d’épreuves. Ce qu’il y a de profond, de singulier, de solitaire dans l’homme fait pour les hautes actions est mal goûté hors des jours difficiles. » Mais il y aussi les « troupes » elles-mêmes et leurs cadres : « Une élite militaire qui ne vivrait pas avec le désir de se battre tomberait vite en décadence. La seule idée de la revanche a suffi, pendant quarante ans, à l’ardeur de nos officiers. Quels que soient les buts visés au dehors, il serait, pour l’État, suprêmement impolitique de n’entretenir point dans l’armée la pensée d’une grande tâche et le goût des vastes desseins. Faute de quoi, le jour du danger, la patrie chercherait en vain des hommes dignes de la victoire. » Là encore, de Gaulle préfigure une pensée qu’il étendra plus tard à l’État tout entier : pour lui, gouverner et administrer sont indissociables, ne sont que les deux versants d’une seule et même réalité, les deux visages d’une seule et même force en action qui définit la nation et l’inscrit dans la durée – l’Etat. Pour lui, au fond du drame national, on trouve toujours « l’anéantissement de l’État ».

Enfin, dernier ouvrage d’avant-guerre, La France et son armée (1938). L’approche est plus historique et plus strictement militaire, car le conflit approche. Le colonel de Gaulle rappelle les épreuves innombrables qu’a subies la France au cours de sa longue histoire, mais aussi l’endurance et l’esprit d’unité qui en ont résulté : « Vieux peuple, auquel l’expérience n’a point arraché ses vices, mais que redresse sans cesse la sève des espoirs nouveaux. » On dirait aujourd’hui que la France a du « rebond », une grande capacité de « résilience ». Mais cela ne suffit pas : comme la suite va le montrer, le véritable effort vient après. C’est celui de la reconstruction.

(à suivre)

Arnaud Teyssier

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